Litté’Rature: On le dit enfant de bohème…

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Oui, je l’avoue j’ai perdu l’esprit, si l’on omet le fait que je n’en avais en réalité jamais eu, préférant dès mon plus jeune âge un beau discours mensonger à n’importe quelle sagesse bien-pensante que maîtres et professeurs avaient tentée de m’inculquer. Oui je le confesse, durant nombre d’années d’une souffrance à faire pâlir tout jésus découvrant sa croix, j’ai parcouru ma vie du regard mélancolique de celui qui, trop triste pour espérer, espère tout de même pour oublier sa tristesse. Je me suis tant langui d’un regard, du moindre et misérable signe de vie, ou de je ne sais quelle marque de ce que je prenais pour de l’affection, que j’en ai oublié de vivre. Pour son nom j’ai oublié le mien.

Tout cela pour si peu et tout à la fois, tout cela pour un rêve trop court que je sais envolé, mais dont le parfum hante toujours des narines encore blanches d’une poudre matinale, sorte d’escale que mon frêle esquif s’octroie quotidiennement au pays de l’oubli. Voilà donc en quel état je me suis trouvé, pendant des années dont j’ai perdu le compte, comme un être se noyant et cherchant son souffle par réflexe, sachant fort bien que chaque inspiration ne fera que précipiter son sort. Pour avoir osé aimer, la punition fut de croire en l’amour, l’amour qui ne fait que commencer et ne finit jamais. J’ai scié de bon coeur la branche sur laquelle je m’étais assis, croyant ce faisant sauver ce que j’avais déjà perdu. À quoi bon vivre un jour, pour se languir toujours, la question me fut posée. Quelle en fut la réponse ? Je ne sais. Je ne sais si je pris le temps de répondre, ni même d’écouter la question. En avais-je besoin ? J’avais déjà perçu le danger de l’amour, comme l’instinct de l’animal lui dicte la fuite à l’approche de l’orage. Mais, ô surprise, je me suis mis à aimer cet orage, sa foudre et sa pluie, préférant vivre un jour que mourir un peu plus tous les jours.

J’ai brûlé ma jeunesse, d’un bout de cigarette bon marché, sans doute volé au trottoir d’une rue que j’avais délaissée pour jouir en paix de la noirceur de ma pensée solitaires. J’avais pour seul repas son visage en mémoire, celui qui un jour m’avait souri, m’offrant ainsi des souvenirs pour le reste de mes heures. Qu’on me laisse me donc me souvenir, puisque vivre est un abus, de ce qui un temps fit mon bonheur. Ce temps béni dans de l’eau troublée, ne m’ayant jamais laissé qu’entrevoir le reflet de ce que j’étais « pour de vrai ». J’avais sans doute échoué non loin du désespoir, et pourtant à aucun moment je ne fus si heureux. Ainsi, je croyais avoir enfin croisé la route de mon bonheur, qui par un sourire avait su m’en donner cent.

Comment dès lors ne pas succomber au charme de l’instant, qui remporte par KO le match de la vie face à ce bon vieux pragmatisme, trop pâle et trop râleur pour moi. Cela ne fit point de moi un idéaliste épuré, contemplant le ciel bleu et chérissant l’air pur de la nature. Au contraire, je me mis à contempler la pluie, les éclairs, les torrents de boue, assis sur ma branche que j’avais laissée à moitié sciée, attendant que le vent capricieux m’emporte plus loin que ma souffrance. C’est en cela que résidait un bonheur simple, nourrit d’une déception toujours neuve face à un monde toujours vieux. J’avais aimé, j’aimais sans doute encore, et pourtant je riais d’avoir perdu le goût de vivre. Sans doute étais-je trop jeune pour comprendre le sens du mot « demain », puisqu’émerveillé du désastre, je contemplais hier. J’avais perdu sa main, la mienne en tremblait encore, et tremble toujours.

Il m’était apparu, ce bonheur aigre-doux, telle une lueur au loin, guidant d’abord mes pas, vacillante au crépuscule et mourante à la tombée d’un jour qui ne renaîtrait plus. J’avais tenu là, au creux d’une main tremblant d’espoir et déjà de folie, le projet d’une vie passée à conjuguer au présent tous les bonheurs du futur. Ses yeux  mutins avaient su plonger mon âme dans la noirceur de la détresse et l’insouciance d’un baiser. Enfin s’ouvraient devant moi les portes d’un monde où vivre est se consumer peu à peu, toujours en croyant se renforcer peu à peu. Le procédé est traitre, et je m’enfonçais chaque jour un peu plus dans l’amour de l’amour plus que de mon être, que j’avais oublié dès l’instant où son parfum m’avait effleuré. Et pourtant je savais présent, enfoui au fond de mon esprit qu’une vie de frustration avait rendu méfiant, ce sentiment de danger. Mais en aucun cas je ne pris pas la fuite, et, tel un toréador désarmé, je m’offris tout entier à la fureur d’une lutte perdue d’avance.

Je n’avais pas su saisir ce bonheur, puisque je le savais insaisissable. Et pourtant j’avais couru après comme certains courent après la gloire. Je préférais courir après l’espoir, qui souvent voyage de coeur en coeur mais toujours oublie les âmes. Raisonnable au possible, la vie à laquelle j’étais promis m’avait soudain parue nauséabonde, et j’avais préféré me réfugier un jour dans les bras d’un fugace bonheur que de me soumettre toujours à la raison. Je l’avais vaincue, croyais-je. Sans doute était-ce réellement le cas. Mais à quoi bon la vaincre, cette raison si souvent triomphante, si vivre en devient un cauchemar permanent. L’expérience en étant faite, pour rien au monde je n’opterais, même à l’heure où je noircis cette feuille, pour le calme immaculé d’un amour refoulé puis oublié. L’amour vrai, qui d’un souvenir seul peut renaître pour ne jamais mourir, ne se nourrit pas d’arguments ni de sermons à la syntaxe irréprochable. L’amour vrai se nourrit d’effluves devinés, de désir complice, de l’effleurement hésitant d’une peau qui sursaute, enivrant la nuit d’une odeur de folie.

Nous étions si jeunes, que ceci me parait désormais lointain. Lointain mais également si proche. Je me souviens comme si c’était hier de son rire de clochette égrenant les notes d’un sourire taquin, avec lequel contrastaient des yeux si profonds que je m’y suis noyé, oubliant à jamais la chaleur du soleil pour l’intensité envoûtante d’un regard échangé. Qu’avais-je donc gagné dans ce désastre programmé? Sans doute rien de plus qu’un amour perdu, et pourtant c’était déjà toute ma vie. Mille fois j’ai cru devoir implorer je ne sais quelle force pour rien qu’une dernière fois, la serrer dans mes bras. Cent fois j’ai cru pouvoir être à ses yeux celui qui lui rendrait demain plus brillant et lui ferait dire je t’aime en souriant. Dix fois ai-je tenté, de feindre l’indifférence, multipliant ailleurs et moins intensément ce que j’avais perdu ici. Une fois suis-je tombé amoureux, j’en suis fier et heureux, et je regarde passer le monde, ma branche vacillant toujours plus, riant de l’ignorance de ceux qui n’ont jamais connu l’amour. Si je devais être heureux aujourd’hui, ce serait de pouvoir m’allonger un instant, et le temps d’un clignement d’yeux, me sentir à nouveau à ses côtés, ma main dans la sienne pour une seconde certes, mais qui vaut bien toutes les vies du monde.

L’amour, d’une mélodie grisante ne se laissant jamais capturer dans la banalité d’un regard, m’avait saisi et pour tout dire piégé. Mais loin de chercher par quelque moyen ma rescousse, je me complaisais dans ce doux songe aux saveurs de démence. Pour rien au monde je n’aurais en ce moment, troqué mon habit de fou pour une veste bien boutonnée, porte ouverte sur un monde civilisé où pourtant, nous dit-on, l’habit ne fait pas le moine. Je voulais alors vivre ainsi, loin de toute  autre obligation que de plaire à mon plaisir, loin de l’amour-propre que l’amour avait banni.

Moi qui n’avais eu que des devoirs, j’avais cru un instant pouvoir caresser l’idée d’un bonheur partagé, vivant à mes côtés. J’en aurais pris soin, je peux le garantir. Pourtant je l’ai perdu, le vent me l’a volé, et dieu sait sur quel coeur l’amour agite aujourd’hui ses tourments. Mais parfois je le sais, je m’endors avec lui, cet espoir qu’un souffle suffit à rallumer. Je sais que jamais ne s’éteindra la flamme dansante de ma mémoire, et que si j’ai perdu la musique, elle dansera toujours, telle une gitane sans violon. Que les années passent, que les jours s’égrènent, j’attends sans remords que l’heure arrive, où je ne serai plus capable en respirant l’air de goûter la saveur de sa peau. Je ne sais si ce jour arrivera, mais s’il arrive alors je ne serai plus moi mais un autre, capable de vivre comme les autres, de m’ennuyer comme les autres. Pour l’instant me voici, fier de mon infortune, la misère dans l’âme mais la richesse dans le coeur. Au bonheur indécent, j’oppose l’espoir incandescent, de revivre un instant le bonheur d’une vie.

Piégé dans l’inconscient d’une science imparfaite que j’avais voulu parfaite, ma vie s’était alors résumée en un vaste mensonge. Je mentais à la personne qui me contemplais avec dégoût chaque jour dans le miroir. Je tentais de la convaincre qu’en vain j’avais essayé de retenir ma vie qui avait fui tel un filet de sable au vent. Mais rien n’y faisait, et sans cesse je retrouvais son air moqueur, de celui qui sait au son d’un mot tremblant reconnaître un mensonge.

On ne me reprendra plus à jouer un morceau dont la partition était écrite, et que pourtant je croyais de mes mains malhabiles écrire chaque jour les notes. Dans la froideur de l’exil de l’âme, sans doute l’image de son sourire réchauffe quelque peu les dernières cendres de ma vie, sur lesquelles souffle un blizzard désormais glaçant. Qu’elles volent et s’éparpillent, qu’elles aillent toutes en coeur, rejoindre les abysses, puisqu’en vivant ainsi, j’ai rencontré la mort. Il m’a fallu pour aimer, la folie d’un amant et l’inconscience de la sincérité. L’amour quand il est vrai ne permet pas un faux pas, le mien en lui-même en était déjà un. Mais en rien je ne regrette ces instants de folie, où le pouls s’affole pour un mot, et la joue rougit pour un regard. Je sais que jamais plus je ne tiendrai un tel instant au creux de ma main, condamné pour toujours à me souvenir de l’odeur du bonheur.

J’ai plongé sans oxygène dans les profondeurs de mon être et de mon mal être, explorant la noirceur irréelle d’un amour inachevé. J’ai trempé pour en retrouver le goût, ma plume dans mes larmes aujourd’hui séchées. Mais une seule parole, un seul regard suffiront à abreuver mes joues creusées du sel de ma langueur. L’air démodé de l’amour sincère ne demande qu’à jouer dans mon coeur une autre fois. Les cymbales sont couvertes de poussière, le tambour distendu et le piano désaccordé, mais la partition reste la même. Et si je ne semble vivre que jusque là où porte mon regard, ma pensée m’a enlevé il y a fort longtemps en des contrées aujourd’hui disparues mais que j’habite encore.

Oui je l’avoue, j’ai perdu l’esprit. Oui je l’avoue, j’ai aimé plus que je n’aurais dû et pu me l’imaginer, même dans les rêves toujours trop grands que se forgent les enfants en mal d’aventures. L’amour ne peut être déçu ni déchu, lorsqu’avant même de l’avoir vécu on l’a déjà oublié. À ceux qui ne raisonnent qu’en termes de gains ou de pertes, peu m’importe le jugement moqueur qu’éructera votre panse bien remplie et votre pensée bien vide. Cette course au profit, je l’ai remportée en n’y prenant point part. Ma plume certes s’arrête là où mon coeur porte, mais la vôtre s’est perdue il y a bien longtemps de cela dans les méandres cupides d’un bénéfice aveugle. N’oubliez point qu’Histoire ne rime pas avec avoir, le génie de l’Homme résidant en ce que le coeur a pu rêver d’assez fou pour que la tête l’accomplisse. J’ai perdu quelque chose que je suis heureux d’avoir pu au moins le temps d’un instant effleurer. Somme toute, aimer m’a sans doute donné la vie en me la reprenant.

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