Tapie dans l’ombre

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Ça sent le roussi pour Bernard Tapie. L’affaire du vrai-faux arbitrage approche de son dénouement. Bien entendu, nous laissons à la justice le soin de l’écrire. Mais voilà que Bernard a eu la singulière idée de rendre une visite au studio TV du Monde, où il a livré une prestation sonnante et surtout trébuchante. Il fut interrogé par deux journalistes du Monde, cela va de soi, spécialistes de l’affaire, Fabrice Lhomme et Gérard Davet. J’invite le lecteur ignare à promener sa paire d’yeux hagards du côté du site du Monde, où l’intégralité de l’entretien est disponible.

Ce qui frappe d’entrée, c’est le ton de notre saint Bernard. Il a bien changé depuis sa prestation sur le plateau de France 2, où le brushing du notre David Pujadas national avait tangué sérieusement. Ici un grand calme semble habiter Tapie, il en serait presque courtois, c’est vous dire…

Puis l’ambiance s’échauffe et peu à peu, on retrouve Nanard, teinture parfaite et verbe haut. Première révélation, Nicolas Sarkozy est un connard. Oups, j’ai été vulgaire ? Bon, ça m’apprendra à engager Morano pour rédiger mes fiches. Reste qu’au détour d’une question, Bernard Tapie assène : « Mais vous connaissez pas Sarkozy ! ». Dame, que nenni, croyez bien que ma culture ne puisse s’enorgueillir d’une telle connaissance. Puis Bernard nous apprend que s’il avait voulu un arbitrage à sa guise, Napoléon IV aurait nommé des gens « qu’il maitrise ». Comprenez ce que vous voulez, pensez ce que vous voulez, mais ma plume fut gravement choquée par cette révélation, et se mit à vomir de l’encre.

Nanard ne trompe pas. Nanard ne trompe plus. Le fond de l’affaire lui appartient, les juges en décideront. Mais la forme… Qu’en dire ? Eh bien, l’homme d’affaires, qui n’a jamais si bien porté ce nom, a sorti de sa manche un bouquet de pirouettes un peu fané. Dans la série j’habille le vide, Nanard a utilisé une bonne dizaine de fois « numéro 1 … numéro 2 … » pour structurer un propos parfois ridiculement vide. Un exemple ? « Numéro un, non. Numéro 2 la question ne se pose même pas ». Gageons que ce genre de réponse satisfera un tribunal. Il en va de même pour les innombrables « c’est faux », « vous êtes un menteur » etc.

Et puis, il y a comme un goût d’embrouille quand Nanard est confronté à des citations de procédures, d’interviews. Là encore, les « c’est faux, vous mentez » pleuvent, mais les citations de documents officiels sont un parapluie efficace. Moi, j’ai toujours préféré le sec. On glisse moins, voyez-vous (blague minablement graveleuse à ne pas mettre dans toutes les bouches). Alors quand Tapie affirme haut et un peu trop fort que le motif de sa mise en examen n’est pas celui avancé par ces deux mauvais de journalistes qui osent faire leur travail, la lecture de l’intitulé a l’effet rafraîchissant d’un coup d’Air Wick Senteurs Printanières les lendemains de cassoulets.

Toujours dans ce jeu de la vérité plus vrai que nature, Mister Tapie, visiblement joueur, affirme que son avocat Me Lantourne n’avait aucun lien avec un des arbitres, M. Lestoup. Sauf qu’il y a un sauf. Lestoup, dont le nom ne départirait pas dans un Audiard un samedi soir de rediffusion,  dit l’inverse : « je rédigeais des documents pour Me Lantourne ». Là, Nanard s’énerve, dit qu’il va arrêter, qu’il n’est pas fou, que son avocat ne l’est pas non plus, que les journalistes le sont, qu’ils mentent, que le Monde est devenu un sous Mediapart, qu’il s’agit de prévenir la direction du quotidien « pour savoir quel genre de journalistes » il abrite. Nanard nous laisse entrevoir un départ. Et comme Nanard tient toujours ses promesses, Nanard reste.

Il aurait peut-être mieux fait de partir, d’ailleurs. Arrive le moment où sont évoqués les liens supposés entre Chouraqui, ancien avocat de Tapie et Lestoup, toujours lui. Pirouette digne d’un gymnaste chinois dopé de 17 ans donc né en 1999, Nanard beugle que le passé c’est du passé. Pour lui, ça n’a rien avoir. Chouraqui fut son avocat pendant un an et demi à compter de 1997, nous apprend l’homme d’affaire, depuis il ne l’est plus, il est donc libre d’avoir eu des liens avec Lestoup. Ça commence à faire beaucoup de liens. Les liens, moi, ça ne me dérange pas. Le SM, ça vous gagne. Mais là, même l’habitué de clubs douteux en la matière que je suis commence à se dire qu’il y a trop de liens. Il n’y a que ça, que voulez-vous, ça m’excite.

Sur le plateau, c’est d’ailleurs reparti pour un tour de « vous êtes un menteur » etc. Sauf que, rappelez-vous, il y a toujours un sauf. Sauf que, donc, quand il s’agit de le faire tourner à son avantage, Nanard ne se gêne pas pour utiliser le passé. Il y a un instant, il disqualifiait le passé. Le voilà l’utilisant pour prouver sa bonne foi, en disant qu’un des trois arbitre fut avocat du Crédit Lyonnais dans le passé, donc forcément enclin à un entubage en règle -ça saigne un entubage- de notre pauvre Bernard. La bonne foi de Nanard serait donc prouvée. Vous avez dit géométrie variable ?

Et ce n’est point fini, loin de là. Quand on veut citer à la victime Tapie une déclaration des juges inscrite sur la procédure, on récolte un « non ça ne m’intéresse pas ». Moi ça m’intéresse. Le journaliste lit la procédure, ça tombe bien. Tapie ne désarme pas et lance un philosophique : «  c’est pas vrai ». Change rien Nanard, t’es un champion !

Tapie tape sur les journalistes, même toi, lecteur endémolisé, tu l’avais compris. Il leur reproche d’être à charge. Fort bien. Il les accuse de parler à la place des juges. Fort bien.  Bernard se fait d’ailleurs agneau quand il évoque  les sacro-saints juges. Ou presque. N’y tenant plus, il lance que les juges ne « font pas tout à fait leur boulot ». Oui, il est comme ça Nanard. Dans une phrase il hurle sur les journalistes qui parlent plus fort que les juges. Dans la suivante, il décide de la façon dont les juges devraient faire leur travail. Le voici qui prédit même les décisions de justice, en sa faveur bien entendu, harangant les journalistes : « mais vous avez trois trains de retard ! ». Nanard, toi tu n’es pas monté dans celui de la cohérence. Surtout qu’il insiste, le bougre : « Les magistrats eux font du droit » dit Tapie, donc le Crédit Lyonnais sera condamné, en toute logique, poursuit-il. Je ne savais pas qu’en droit, l’une des parties pouvait prévoir l’issue d’une procédure. J’en prends note et m’en vais assigner mon voisin pour délit de sale gueule. Je m’en fous, je fais comme Nanard, je prédis ma victoire. Il faut dire, mon voisin a vraiment une sale gueule.

Il a cela de bien, Nanard, qu’il vient sur les plateaux pour ne rien dire. Si, c’est lui qui le dit. Il attend le verdict des juges –quoiqu’on a décelé chez lui, nous l’avons vu, une tendance à jouer les Mme Irma. Mais il le clame, « on verra bien au jugement ». Rira bien qui rira le dernier, en somme. Mais à quoi bon venir sur un plateau pendant 1h18 pour dire qu’il faut attendre. Une opération de com’ ? Allons, Nanard n’est pas un type comme ça. Oh wait…

Arrive alors sur la table la question brûlante des comptes de l’OM. Un des deux journalistes s’enhardit à demander si Mister Nanard n’aurait pas essayé, en 1998, d’influer sur la décision d’un juge d’Aix-en-Provence par l’intermédiaire de son avocat, Me Chouraqui. Réponse de l’intéressé : « je vous interdis de me poser cette question, sinon je vais me fâcher ». J’aime beaucoup le chiffre 69, question d’astres sans doute, mais Nanard, fais gaffe tout de même. À 69 ans, se fâcher tout rouge n’est pas sans risque. Il finit tout de même par répondre qu’à la période des faits reprochés, Me Chouraqui n’était plus son avocat depuis 10 ans. C’est faux. En 1998, Nanard était défendu par Chouraqui. Ou j’ai loupé une étape, et pour un cycliste c’est problématique, ou je suis devenu complètement con, ce qui pour un cycliste est moins problématique.

Puis c’est l’heure de faire pleurer dans les chaumières. À coup sûr, la ménagère de plus de 50 ans, celle pour qui je fais office de cible ambulante, a versé une chaude larme quand Nanard a baissé d’un ton, puis de deux, pris de longues respirations, et habillé son propos d’une mine grave. Celui qui faisait fi de sa mise en examen il y a un instant, se vantant de poursuivre sa vie de prince, devient d’un coup d’un seul un être meurtri par la vie que les juges, les journalistes et la prison lui ont fait mener. On veut bien le croire. Mais alors quel besoin de pérorer devant la Justice? Rien ne sert de montrer des muscles qu’on n’a pas.

Tout ça pour quoi ? Tout ça pour expliquer la dédicace élogieuse à M. Lestoup, écrite de la main même de Nanard, ce qui fait un peu tâche lorsqu’on prétend n’avoir jamais eu de contact avec l’animal auparavant. « Je vous remercie avec toute mon affection », écrivait en 1998 un Nanard tricard à Lestoup. Car oui, le couplet sanglotant avait pour but de faire comprendre qu’au moment où il écrit ces lignes, il est tout juste sorti de prison, grillé en affaires. Lestoup est alors contacté par des potentiels partenaires de Nanard, car Nanard sent le souffre, et les partenaires l’ont bien senti. Lestoup, quel bel homme, décide alors d’assurer de l’honnêteté de Nanard, lequel s’exclame aux journalistes du Monde, avec le goût de la mesure qu’on lui connaît : « Je lui aurait fait une statue, même sans le connaître ». Et bien, je cède à la tentation : je te le dis, avec toute la sincérité d’un Lestoup, j’ai confiance en toi Nanard. Tu me fais une statue ?

Je fournis la truelle.

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