De la justesse de Dame Justice

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La démarche est volontairement pesante. Le regard toise une audience cloîtrée dans un silence déférant. L’hermine danse sur une panse aussi pleine que la pensée est vide. C’est l’avocat. À la manière du John Wayne entrant dans un saloon qu’il aurait aimé être, l’homme en robe ouvre à grand fracas la porte de la 17ème chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris. Drôle d’animal que voilà. Il n’a pas ouvert la bouche qu’on espère déjà qu’il la referme. Si Dame arrogance cherchait un étendard, elle a enfin trouvé son Maître. Puisqu’à défaut de l’être, il faut avoir l’air important, voici que surgit un iphone 5s de la robe noire, scruté d’un regard affairiste plus qu’affairé. Le soupir d’un homme écrasé par le devoir vient donner la dernière touche au tableau de celui qui se veut important, conscient de son impotence. Impotence dont la démonstration sera criante dans quelques minutes, lorsque sera venu le temps divinement soporifique de sa plaidoirie.

Lecteur presque aussi intelligent que moi, tu l’auras compris, j’ai passé quelques heures au tribunal de grande instance de Paris. Privilège certain pour l’étudiant juriste que je fus, mais sieste certaine pour mon voisin de banc. J’avais déjà expérimenté la chose chez nos voisins Anglois, dont le formalisme confine au ridicule. Entre les perruques d’un goût exquis et les révérences obligatoires du public au juge, il m’avait fallu quelques heures pour me convaincre de ne pas assister à une pièce de théâtre, au demeurant fort mal jouée. Pourtant, l’expérience made in Paris valut elle aussi, cher lecteur, son pesant d’or. Juge donc par toi même.

J’ai donc laissé l’avocat à son affaire, c’est-à-dire assis à attendre que le juge, équivalent féminin de Dieu le temps d’un après midi, lui fasse signe de parler. L’heure du malheur arriva, et la robe noire reçut l’autorisation d’endormir l’assemblée. Grand mal lui pris. Ami de la grammaire, de la syntaxe, et du bon goût, ne tente point l’expérience, elle te dégoûterait sans doute de la vue du moindre Bescherelle à jamais. Car, vois-tu, notre ami le parleur en robe noire s’est fendu d’une prestation remarquable à ce point de vue. Tu sens poindre l’ironie dans mon propos, cher lecteur ? Ta perspicacité me ferait presque douter de mon talent de narrateur. Toujours est-il que du haut de sa suffisance, notre ami déclame d’une prose sonnante mais trébuchante un verbiage digne d’un maître Capello fortement alcoolisé. Entrecoupé de « heu » d’un effet sublime, le propos s’embourbe dans un fond qu’il touche et une forme qu’il massacre. L’affaire, dont je ne dirai rien de plus que ceci, opposait des habitants d’un minuscule village, autour d’un litige tout à fait mineur concernant des mots échangés sur un blog. Rien qui mette notre bonne vieille Marianne la Phrygienne en danger. Pourtant, voilà notre as de la barre, fier comme un coq et gesticulant comme tel, brandissant sous le nez exaspéré de la juge un arrêt concernant l’affaire Dieudonné. La salle d’audience bruit de surprises, de sourires gênés face à cette situation grotesque. L’avocat adverse saute sur l’occasion et s’indigne de l’apologie du nazisme supposément faite par « Monsieur M’Bala M’Bala ». À cet instant, j’hésite entre stupeur et désabus. Mais le talent aidant, je choisis les deux.

Sois certain, lecteur ébahi, que l’avocat de la défense a lui aussi apporté sa pierre à l’édifice déjà bien bâti de la médiocrité. Il faut dire, il avait emprunté à son confrère le charisme rayonnant de l’huître, et l’emphase du rhinocéros en rut. Pour toi dont l’ébat du rhinocéros est inconnu, voici de quoi élargir ta culture. Suis-je un brin excessif ? Peut-être pas. Car sache, lecteur désormais zoologue averti, que l’homme en question ponctua sa plaidoirie d’une phrase retentissante : « Et alors, on voit bien que Bouteflika, il fait ce qu’il veut en Syrie »… Je serais tenté de dire no comment. Mais ma nature mesquine reprenant le dessus, je signale à cet individu savant qu’il est un livre passionnant, celui d’Histoire-Géographie de niveau 6eme, faisant à la surprise de tous une claire différence entre Algérie et Syrie.  J’ai pu noter, au passage, avec étonnement l’absence de réaction de la part de la juge et de ses acolytes lors de la saillie visée. Il est vrai que chez les juristes, on croule sous le poids de la culture.

Ami juriste, ne prends pas la mouche à la lecture de cette chronique. Je t’ai cotoyé sur les bancs de l’université. J’ai vu la matrice des donneurs de loi à l’oeuvre, j’en suis sorti effrayé, je te l’avoue. Choqué même, de l’absence totale d’une once de culture chez des professeurs réputés, du refus de l’esprit critique au profit d’un apprentissage aussi abruti qu’abrutissant de la règle de droit, de l’air sentencieux qu’il faut avoir pour exister en ce monde-là. Le tout manque de hauteur, mais ne se prive jamais de s’en donner.

Mais il est vrai, la généralité ne fait jamais bon ménage avec la vérité. Je conviens avec plaisir avoir rencontré en ce même monde de beaux esprits, courageux et honnêtes. Cependant leur proportion, perdue dans la masse indigente de la bêtise rigoureuse et encouragée, me fait encore froid dans le dos.

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Une réflexion sur “De la justesse de Dame Justice

  1. J’adddoooorrrre ! moi-même, pour des raisons professionnelles, j’ai vécu de mêmes situations. Une fois, pour une cause analogue à celle que vous évoquez (ou à peu près…) le clone de votre avocat a plaidé durant 20 minutes (pas moins) le droit européen 😦 Revenait-il d’un formation, ou sa secrétaire était-elle dans la salle en soutient de -son- Maître, je ne le saurais jamais, mais, contrairement à vous, j’ai passé un bon moment. J’ai ainsi noué une relation avec mes voisin(e)s de droite et de gauche (don apolitique) Depuis ce jour -mémorable- nous nous revoyons et, comme aux théâtre, nous retenons nos places. En même temps, là, les places ne sont pas chères, et entre le ballets des robes et les envolées pompeuses, ya matière… 😀

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