Les censeurs sans cervelle

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Cher lecteur, tu l’auras noté sans difficulté, ce blog a pris ces derniers temps un tour particulier. Celui d’une défense sans concession de la libre expression de chacun, qu’il pense noir ou blanc, qu’il sente des pieds ou non. Mais surtout, la plume de ce blog s’est faite virulente à l’égard du Choeur des Pousseurs Professionnel de Cris d’Orfraie. Les chasseurs de traits d’esprits obsessionnels, les anti-antisémites compulsifs, les communautaires républicains, les BHL à poils longs, les Fourest à poils courts, les Manuel Valls aux dents longues, les Patrick Cohen aux idées courtes. Vaste programme me direz-vous. Vous dites fort bien, l’ami. C’est que ces censeurs d’un nouveau genre sont des plus actifs. Sponsorisés par Actimel sans aucun doute, les voici chaque jour sur le devant de la scène, sous le feu de caméras qu’ils chérissent visiblement plus que la mère divine de toute réflexion heureuse : la nuance. Et c’est d’une autosatisfaction replète que nos rebelles en chaussons de soie nous narrent leur attachement viscéral pour la démocratie. Les dispensant au passage de tout effort d’analyse quant à ce que signifie démocratie à l’égard de la liberté d’expression.

Dernière affaire en date, Nicolas Canteloup. Sans doute ne suis-je point le plus grand admirateur de l’imitateur, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe aujourd’hui. Nicolas s’est fendu sur Europe 1, lors de sa revue de presque, d’un sketch sur le Rwanda et son génocide. Imitant alors Julien Courbet, Nicolas Canteloup se propose de résoudre un conflit de voisinage entre un certain M. Hutu et M. Tutsi. Les blagues s’enchaînent, filant un cynisme de mise. Il n’en fallait pas plus au CRAN pour réagir, s’offusquer, s’indigner, et, par la voix de son président, Louis-Georges Tin, condamner fermement Nicolas Canteloup. L’homme déclare : « Ce soi-disant humour masque mal une forme extrême de mépris et d’abjection. Devant le crime contre l’humanité, esclavage, Shoah, Rwanda, on ne rit pas, on fait silence ». Je serais tenté de rétorquer que devant tant d’apories en si peu de mots, on fait silence. Mais je suis de nature taquine, je poursuis donc, la plume trempée dans un acide intransigeant.

Louis-Georges, tu t’égares. La raison d’exister du CRAN est qu’il constitue un pan de la représentativité démocratique. Je ne suis pas certain qu’imposer « silence » soit la meilleure manière d’y faire honneur. Venant d’un organe supposé émanation de la démocratie, ton « on ne rit pas » fait tâche, et dans mon cas fait… rire. Aussi apprendras-tu par ma plume, c’est un honneur, que rire ne se contrôle pas, c’est une intuition naturelle, et que toute police du rire est vouée à un échec aussi retentissant que tes ordres sont navrants. Que ce sketch ne provoque point en toi l’hilarité cosmique d’une flatulence lors d’un silence, je le conçois. Mais que tu te fasses (mauvais) censeur et revêtisses tes habits de Gestapo des sourires honteux, je dis que nenni, et au passage, te conchie allègrement. Selon Louis-Georges, il y aurait donc des sujets auxquels seules cravates bien nouées et mines graves siéraient. Il propose ainsi la mise en place d’un « code de déontologie concernant la représentation des crimes contre l’humanité ». Jésus Maris Josette nous sommes sauvés. Il nous aura fallu attendre le jeudi 6 février 2014 et l’intervention divine de Louis-Georges Tin, pour que l’humanité sache enfin quand il convient de rire et de se taire. L’humanité commençait à s’impatienter, Louis-Georges, je me demande même comment sa survivance fut assurée lors des dix derniers millénaires sans que ta lumière ne vienne contraindre nos gloussements primitifs.

Mais le pire est à venir (ou le meilleur, c’est au choix selon qu’on considère l’ami Louis-Georges comme humoriste ou non). Louis-Georges croit bon de déclarer : « Quand il s’agit des Noirs, à l’évidence, on peut tout se permettre ». Voilà. Le tableau est parfait. Vous vouliez du communautarisme ? Vous êtes servis, mais alors, grandement servis ! Prochaine étape, le « alors que ». Voyez plutôt : « Quand il s’agit des Noirs, à l’évidence, on peut tout se permettre, alors que lorsqu’il s’agit des juifs/arabes etc. ». Tout cela venant, rappelons-le, d’un organe supposé garant du vivre ensemble, donc d’une certaine part du pacte républicain. Chapeau, Louis-Georges.

Nicolas Canteloup tente bien de se défendre, invoquant Beaumarchais : « Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer ». Pas si vite Nicolas, Louis-Georges n’en est qu’à la page deux du manuel illustré du Petit Censeur pour les Nuls.

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6 réflexions sur “Les censeurs sans cervelle

  1. Tombé par hasard sur votre blog, je vous félicite pour le style c’est tellement rare de voir une telle écriture même si certains trouveront cela trop « riche ». Mais notre langue a un tel vocabulaire qu’il est dommage de ne pas s’en servir ni de s’en amuser.
    Pourtant je ne suis pas d’accord avec vous sur tous les sujets (qui sont parfois un peu trop « billet d’humeur » car manquant un peu d’arguments… mais tout le monde à le droit « d’aimer ou de ne pas aimer », cela ne se discute pas).
    Bonne continuation et je vais vous suivre maintenant. Que l’humour noir et l’absurde soit avec vous.

    • Cher lecteur,

      merci! un tel commentaire me fait bien entendu plaisir. Certes, certains billets sont parfois un peu trop dénués d’argumentation, je le consens. Mais c’est un parti pris, et bien que le fond importe cela va de soit, le style m’est très (trop?) cher. Au plaisir de vous lire!

  2. Une chronique certes pertinente , mais dans un contexte tendu d’attaques répétées de la LICRA pendant 10 ans à l’encontre d’un humoriste maintenant célèbre pour ses blagues ironiques sur la Shoah, on ne peut faire l’économie d’une étude comparée des réactions médiatico-politiques (souvent manipulatrices) qualifiant de haineux l’humour sur la « sacralité » du génocide juif et celles quasi-inexistantes sur blagues et moqueries concernant les autres crimes contre l’humanité!citons par exemple l’immonde sketch de CANAL+ sur le même génocide rwandais. Canteloup sera t-il condamné pour incitation à la haine raciale ou atteinte à la dignité humaine? trouble à l’ordre public? interdit de plateau télé pendant 10 ans? en toute logique il devrait l’être mais c’est peu probable, et je crains fort que tout le monde soit une fois encore convaincu du 2 poids/2 mesures. Par ailleurs, faire un sketch sur un génocide est un numéro d’équilibriste qui nécessite des compétences du plus haut niveau dans l’art de faire rire, et aurait requis un talent théâtral et un type d’humour décalé qui se doit d’être irrévérencieux certes mais dont l’alchimie est, à mon avis, totalement absente de ce sketch. En perdant ce pari, Canteloup n’est plus l’habituel bouffon rigolo que l’on connait, mais devient le sinistre imbécile, le connard zozo qui révulse. Et là, cher monsieur, CRAN ou pas CRAN, c’est un CARTON ROUGE pour Canteloup. Il devrait peut-être faire ses preuves d’humoriste devant un vrai public pour éprouver ses blagues avant de se lancer sur ce genre de thème…

    • Le deux poids deux mesures, il existe, c’est un fait. Et c’est même tout le sens de mon argumentation, car il conduit des organes comme le CRAN à jouer à contre-emploi, à savoir jouer la carte du communautarisme. J’en évoquais le risque sur l’article concernant Dieudonné, Défense de rire.

      La deuxième partie de votre réflexion m’intéresse énormément. Vous y jugez la qualité de l’humour. Voilà à quoi nous devrions nous cantonner. Partant du principe que l’on peut rire de tout, reste à juger si le talent est au rendez-vous ou non. Mon avis est simple: j’ai beaucoup aimé ce sketch. L’alchimie, comme vous dites, a pris chez moi. Chez vous non. Fort bien. L’humour est si subjectif que la discussion devrait s’arrêter là. Partant de là, pourquoi décerner un carton rouge? Qu’il soit au yeux de ceux qui ne goûtent pas ses traits un « connard qui révulse », c’est du domaine du normal pour tout humoriste qui se respecte. Qu’on lui décerne un carton rouge et qu’on l’interdise, c’est du domaine de l’anormal.

  3. c’est le carton rouge de l’humour que je lui décerne bien sur, et qui m’est propre. Il n’y a heureusement pas d’autorité supérieure habilitée à décerner aux professionnels de l’humour des certificats de drôlerie et seul le public peut juger. C’est d’ailleurs le sens de ma dernière phrase.
    Pour ce qui concerne l’interdiction juridique, bien que je désapprouve totalement cette possibilité, elle rentrerait simplement dans la logique de celle de Dieudonné. La LICRA (maintenant décalcomaniée par le CRAN, quoique que beaucoup moins influent dans les hautes sphères de l’Etat) a malheureusement ouvert la boite de Pandore il y a 10 ans…et nous a fait une grosse piqûre pour nous rappeler que nous vivons dans une démocratie en carton. Comme disait Churchill : « la démocratie? la plus belle des dictatures! ».

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