Deuxième vie

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La plume se fait grave
Quand l’homme se souvient
Que d’un volcan la lave
Sèche au petit matin

 

Erwann Menthéour, dont je suis « l’aide de camp », a pendant quatre jours sillonné sa Bretagne natale pour une tournée dédicaces dans les espaces culturels de diverses villes. Brest, Plérin, Gouesnou, Pontivy, Quimperlé, Morlaix… Une expérience marquante à laquelle j’ai eu la chance de participer. Un contact direct, brutal et préoccupant avec une France qui va mal.

Comme disait Brassens, « pas besoin d’être Jérémie, pour d’viner l’sort qui m’est promis ». Quoique confinant à un déterminisme auquel je ne saurais me résoudre, il faut bien admettre que la réalité a de quoi effrayer. À chaque étape dans une nouvelle ville, son lot d’histoires frappantes, sorties du quotidien de ceux qui subissent l’impérialisme de l’industrie agro-alimentaire jusque dans leur chair. Ils ne parlent pas très fort, ne font pas de la jérémiade perpétuelle un fonds de commerce. Non. Leurs histoires parlent assez fort pour ne pas se parer d’artifice. Quant à nous, elles nous rappellent combien notre combat n’est pas vain mais d’une absolue nécessité.

Voici Nicolas, 22 ans. Dans la file qui mène au bureau dédicaces d’Erwann, à Plérin, il hésite à s’avancer. Il se fait d’ailleurs passer devant plusieurs fois. Ses joues sont creusées, à la manière d’un sportif de haut niveau. Quand enfin vient son tour, il nous annonce un peu angoissé :
– Bonjour, je vais sans doute avoir quelques problèmes pour parler.
– Tranquillise-toi, réplique Erwann. Tu sais, je viens pour vous voir, donc j’ai le temps. Aucun problème.

C’est alors qu’il nous raconte le calvaire qu’il a vécu ces dernières années. Alors qu’il pratiquait l’athlétisme à haut niveau, il tombe malade. Une anémie sévère. Il tombe à 7 de ferrétine. Imaginez la chose… Puis vient le temps de remonter la pente. Mal conseillé par les médecins, il suit un programme alimentaire qui ne lui convient pas. Qui ne tient pas compte de la personne qu’il est.

– C’est un problème récurrent de la médecine moderne occidentale, assène Erwann. Vouloir traiter le corps comme une collection d’objets, sans avoir la conscience globale de l’organisme.
Pointant alors une à une les personnes dans l’assistance, il explique :
– Pour la médecine, voilà ce que vous êtes : un foie, un foie, un foie, un foie et encore un foie. Votre médecin va donc traiter votre foie. Mais il va complètement oublier qui vous êtes. Que dans vos veines coule un sang plus ou moins acide en fonction de votre vécu alimentaire, de vos émotions. Que mille et un paramètres varient selon chacun, et que notre unicité nous rend incroyablement complexe.

Des mots qui semblent trouver un sens pour Nicolas. Lui qui s’est repris en main avec Fitnext, et ne compte pas s’arrêter là. Il repart avec un livre, une longue dédicace, et nous glisse au dernier moment :
– Vous savez je suis étudiant agricole. Donc moi, ça me parle votre discours. Et je ferai du bio !
Comme quoi, les raisons d’espérer existent.

Nous voici à Quimperlé. Le rythme des dédicaces suit son cours. Arrive alors une personne que la bienséance télévisuelle nous ferait poliment qualifier de « senior ». Une dame souriante au possible, dont la fille vit depuis des années en Finlande.
– Elle a rencontré un Finlandais pour lâchement m’abandonner, glisse-t-elle un sourire en coin.
Nous poursuivons la conversation le temps qu’Erwann fasse son office de scribe. Sylvette, puisque c’est son nom, m’annonce bien connaitre la Finlande. J’avoue un certain manque d’originalité en lui demandant s’il n’y fait pas trop froid. À mon corps défendant, il était tôt, et Dame Inspiration n’avait pas encore posé sur moi ses doigts de rose. La réponse vaut le détour :
– Il y a deux ans, les -26°, je les ai sentis passer ! En revanche cet hiver, nous n’avons quasiment pas eu de neige. Et pourtant, ma fille habite à 300 km au Nord d’Helsinki.

Pas de neige en hiver, à 300km au nord d’Helsinki… Pour tout te dire, cher lecteur, c’est à cet instant que je pris la décision de plumer notre séjour en Bretagne, me disant qu’on apprenait décidément beaucoup des petites gens. Mais comme dirait ce cher Claude Allègre, tout va bien, et ceux qui crient au réchauffement climatique ne sont que des écervelés moitié bobos, moitié ignares. Amusant comme le puissant lobby des géologues est prêt à tout pour discréditer ceux qui pourraient amoindrir la part du gâteau qu’ils s’octroient copieusement depuis 30 ans dans les couloirs du pouvoir. Quitte à sortir des énormités, en vomissant systématiquement sur le GIEC depuis 1988. Rôle facile que de rassurer une population en lui disant ce qu’elle veut entendre. Nous avons perdu en 40 ans 50% des espèces animales sur la planète. Avec des gens comme Claude Allègre, je ne donne pas cher de la peau de la moitié restante…

Toujours à Quimperlé, nous rencontrons Sébastien, la quarantaine, sa femme et ses deux filles. Leur message est clair : depuis qu’ils ont arrêté de manger industriel, leurs problèmes de santé ont tout simplement disparu. Les deux filles ont moins de dix ans. Auparavant, elles souffraient d’énormes problèmes digestifs. Depuis que la famille s’est mise à suivre les conseils d’Erwann en terme de bol alimentaire, plus de problème de digestion. Inès, la plus jeune des deux filles, jusqu’alors silencieuses et impressionnées, s’avance vers Erwann et lui déclare avec ce brin de candeur dans la voix que tous les enfants ont :
– Merci Erwann, c’est mieux maintenant.
– Pourquoi, lui retourne-t-il.
– Parce qu’avant, on descendait toujours voir maman car on avait mal au ventre.

La vérité sort de la bouche des enfants, n’est-ce pas ? Sérieusement, quel exemple plus édifiant ? Nous avons là une famille comme il en existe des dizaines de milliers en France. Face au malêtre de leurs deux enfants, les parents décident de changer de mode alimentaire. Du bio, une réduction des farines contenant du gluten, des aliments sains, des repas équilibrés, des enfants qui désormais refusent d’aller au mac donald… Mais tout cela n’est sans doute qu’une mode, dirait Marina Carrère d’Encausse.

Plus tard, Sébastien et sa femme reviennent vers le bureau. Voyant Erwann occupé, ils s’adressent à moi :
– On a un peu peur de créer de la frustration chez nos gamines. L’autre jour, Inès nous a réclamé un mars !
– Vous avez fait le plus dur, leur répondis-je. Tranquillisez-vous. Soyons honnêtes, avec les copines, à l’école, vos filles auront de nombreuses tentations. À la cantine, idem. Impossible de contrôler. C’est même tout-à-fait sain. Dites-vous que vous avez fait le nécessaire pour leur transmettre de grandes orientations concernant l’alimentation. Et c’est un cadeau précieux que vous leur avez fait pour l’avenir.

De tels exemples, frappants de vérité, furent légion lors de cette tournée bretonne. D’où l’importance de ce type de déplacement. Plutôt que de parler à la place de ceux qui subissent les affres de la malbouffe industrielle, donnons-leur la parole. Et rappelons-leur à chaque fois qu’ils ont le choix. Et que leurs poches abritent la plus massive des armes : leur carte de crédit. Comme Erwann aime à le citer, Coluche ne disait-il pas : « quand on pense qu’il suffirait qu’on ne l’achète plus pour que ça ne se vende plus ! »

Mais cette escapade ne fut pas uniquement professionnelle. Elle m’a permis de découvrir un homme dans l’intimité de sa famille, de ceux qui l’ont construit, aimé puis détesté pour certains. Dans l’intimité aussi d’un homme profondément meurtri d’avoir perdu son héros de frère il y a un an jour pour jour… Une douleur mélancolique, violente et magnifique à la fois, nourrie de remords et de moments d’exception. Comme ce samedi en milieu de journée, lorsqu’Erwann conduit la modeste peugeot 106 de son père pour nous conduire à Morlaix, dernier lieu de dédicaces. Les noms des villages que nous traversons sont autant de victoires d’Erwann lors de sa carrière de cycliste. Et soudain tout le ramène en arrière. Ce sont ses routes d’entrainement que nous sillonnons. Celles que lui et son frère Pierre-Henri parcouraient à toute allure. Dans une descente, il ouvre la fenêtre.

– Tu vois, ici, avec Pierre-Henri, on lâchait le guidon, et on respirait à pleins poumons. C’était bon.
Il lâche le volant, clôt ses yeux un instant. L’air fouette nos visages. La lande est belle, calme sous un ciel déchiré. Pierre-Henri est avec nous, avec lui, plus que jamais.

Je viens de découvrir un homme dans la grandeur de sa tristesse. Je viens de vivre un moment rare. Comme tant d’autres d’ailleurs. Ces grands éclats de rire à longueur de journée. Ces coups de blues à chaque fois que le fantôme de Pierre-Henri traverse l’esprit embrumé d’Erwann. Cette main tendue par son père le dernier jour, serrée avec gravité et amour. Symbole sans artifice de ce que les mots peinent à dire. Ces paroles, soudain prononcées les yeux dans les yeux dans l’avion du retour : « Putain, Pierre-Henri est mort. » Cette discussion sur la nostalgie exprimée par la musique de « Il était une fois en Amérique », composée par Enio Morricone. Ces airs chantés à tue-tête dans sur la route. « Don’t stop me now » de Queen. Justement, rien ne nous stoppera.

Rien n’est vide, tout fait sens.

Merci.

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