Nous sommes des bleus

Faire la chronique d’une débâcle, à chaud, n’est pas un exercice aisé. Mais cette fois-ci, la chose est facilitée par un élément qu’il ne faudrait méconnaître : ce n’est pas la déroute d’un samedi soir à Cardiff qu’il faut analyser, mais plutôt le déclin inexorable du rugby Français depuis le début de l’ère Lièvremont. Voilà qui permet d’éviter de se positionner dans une réaction sur le vif, et de prendre quelques années de hauteur. Ce qui ne dessert que rarement les réflexions qui se veulent fondatrices.

Sporté disparu

Attaquons d’entrée : la France n’est pas un pays sportif. Aussi loin que cela puisse paraître du sujet qui nous occupe aujourd’hui, c’est peut-être en réalité là que tout commence. Si l’affirmation peut choquer, je la crois réelle. L’enfant puis l’adolescent, en France, n’est jamais poussé vers la pratique sportive. C’est même plutôt l’inverse. On met des bâtons dans les roues de ceux qui aiment courir, rouler, nager etc. Les audits publics – aux résultats royalement ignorés – sur la qualité des infrastructures sportives sont sans appel : stades vétustes, pistes cyclables inexistantes, accès aux lieux sportifs restrictifs. Sur le papier, le doute n’est pas permis : la France fait la guerre au sport.

Dans les faits, ce n’est guère mieux. Avez-vous déjà tenté de pratiquer un sport à l’université ? Moi, oui. Disons les choses franchement, c’est une vaste blague. Surtout lorsqu’on sait le peu de cas que font nos têtes pensantes de l’effort physique. Dès le plus jeune âge, il nous est seriné une sorte de dichotomie entre l’intellectuel et le sportif, sans jamais réaliser que l’un est au service de l’autre, et vice versa. Il suffit de passer la frontière, de se rendre en Espagne, en Allemagne ou en Angleterre pour y trouver une culture sportive à des années-lumières de notre néant abyssal. Espaces sportifs d’accès facile, intégration du sport dans le programme scolaire à l’égal des autres matières, horaires de cours permettant la pratique intensive d’une activité physique, sport conçu comme un moyen d’émancipation personnelle… Là où nos voisins forment des familles de sportifs, nous formons des analphabètes du sport. Des veaux qui ne savent plus que crier au dopage en voyant un cycliste, questionner le nombre de noirs en équipe de France, aduler une soi-disant « exception française »… De la branlette de veau, somme toute.

Ce qui, malheureusement, nous conduit à nous en remettre à des « héros ». Par là j’entends des individualités ayant la capacité de se surpasser, notamment lors des compétitions majeures. L’idéologie de l’exploit « à la Française » est abondamment entretenue. Ce qui permettra à Serge Blanco de déclarer « Pourquoi allons-nous battre les Blacks ? Parce qu’on est Français ! ».

Peut-être était-ce vrai au temps des Dominici, Lamaison, Magne, Benazzi, Pelous etc. Aujourd’hui les individualités ne sont plus là, en tout cas plus en si grand nombre, et notre absence de structure sportive cohérente devient criante. Là où les Gallois peuvent changer 5 mecs chez les arrières sans que le jeu ne bouge d’un iota, nous nous en remettons benoîtement aux charges de Picamoles ou Bastareaud.

C’est désormais limpide pour tout le monde : se référer aux exploits de décennies passées pour justifier les victoires à venir n’a plus aucun sens. Qu’on se le dise, le french flair n’existe plus depuis belles lurettes. Le tournoi 2010, le dernier remporté par la France, le fut grâce à un jeu restrictif au possible. La victoire de 2007 face aux All Blacks est un passé aujourd’hui enterré sous un monceau humiliant de défaites humiliantes. Le rugby a changé à une vitesse que peu auraient pu prédire. La France, assise sur son petit tas d’arrogance replète au banquet des grandes nations, a laissé partir le train de la révolution en rotant son foie gras du sud-ouest, certaine que les exploits seraient légion à la lueur du glorieux passé. 62-13 fut la cinglante réponse.

Pensez-vous !

Je sais pertinemment ce que ce genre de couplet engendrera chez de nombreux lecteurs. Parler de changement, d’expérience étrangère, en France, se heurte aux partisans des deux extrêmes opposées. Mentionnez la culture du sport dans les universités anglo-saxonnes – quand bien-même vous le feriez avec nuance – et vous activerez immédiatement d’un côté le logiciel nationaliste rance du « made in France mieux qu’ailleurs, because i’m French et d’ailleurs i don’t speak english et je t’emmerde ». De l’autre, celui des tenants du changement excessif, méprisant nos acquis, et déféquant sur la France, question de posture. Un constat qui dépasse d’ailleurs la sphère sportive. Résultat : le coq perd comme à son habitude 90% d’influx nerveux en querelles théoriques, pour 10% d’action au rendement honteux.

Voilà qui explique sans doute pourquoi nous avons arrêté de penser le rugby. Là où toutes les nations évoluent, inventent des lancements de jeu, des techniques de défense, nous nous gargarisons d’avoir la meilleure mêlée du monde et une grosse conquête. Problème : notre mêlée a été continuellement dominée, depuis la Roumanie jusqu’à la Nouvelle-Zélande. Et notre conquête en touche fut tout simplement catastrophique.

Un exemple de notre arrogance sans limite ? Nous sommes la seule nation majeure qui depuis 4 ans n’a pas jugé nécessaire de se doter d’un entraineur de la défense. Nous ne pensons donc plus les phases défensives. Problématique… Le rugby se professionnalise toujours plus, et nous restons fièrement dans notre rugby-cassoulet, éructant à qui veut l’entendre que le Top 14 et son jeu ennuyeux à mourir est « le meilleur championnat du monde », comme le rappelle aujourd’hui la LNR dans un communiqué de presse assez hallucinant de connerie, il faut bien le dire.

Honnêtement, qui peut aujourd’hui citer un match sublime de Top 14 ? Une finale avec un jeu haletant ? Des prises d’intervalles, des chistéras, des cadrages-débordements ? Regardez la finale du Super Rugby opposant les Reds aux Crusaders en 2011. Elle est en libre accès sur Youtube. Un sommet de jeu. L’affrontement entre la génération australienne dorée et une bonne partie de l’équipe néo-zélandaise qui nous a ridiculisé samedi dernier. J’invite chacun à en faire l’expérience. En finale, les joueurs tentent, n’ont pas peur d’oser. En 15 minutes, il s’est déjà déroulé plus de choses que lors de cinq matchs du Top14 ! Les relances pleuvent, les ballons ne tombent pas. Le pied n’est qu’un dernier recours. Les mêlées écroulées ne constituent pas l’attraction principale du match. La même année, Toulouse remporte le Top14 sans marquer d’essai…

Notre championnat confine au ridicule. C’est Graham Henry, champion du monde en 2011 et sélectionneur le plus brillant de la dernière décennie, qui le dit. Quand un entraineur de ce calibre parle, j’ai tendance à m’asseoir et prendre des notes. Les instances du rugby français, et le journalisme sportif spécialisé, préfèrent crier plus fort. Grand bien leur fasse. S’ils peuvent ainsi conserver leurs places aux banquets de la Fédération, où le flot de vin est nettement plus soutenu que celui des idées…

Le mythe railleur du physique

Tiens, justement, une idée, jetée à l’emporte pièce : en finir avec la sacro-sainte préparation, l’habituel stage d’une semaine à Tignes et toute la mythologie des 3 mois qui précèdent chaque coupe de monde. De grâce, journalistes, joueurs, entraineurs, épargnez-nous le couplet du muscle Français, qui serait plus saillants qu’ailleurs. Surtout que l’on peut légitimement se poser quelques questions sur le professionnalisme de la préparation physique de l’équipe de France. Je me souviens de la caméra de TF1 dans les vestiaires des bleus à l’issu du match contre la Roumanie. Chaque joueur avec sa bière à la main, la plupart en nette surcharge pondérale. Sans doute fait-on les choses mieux qu’ailleurs en France, car voyez-vous, nous sommes spéciaux, reste qu’un Bastareaud avec 10 kilos de graisse en moins ne perdrait pas en puissance. De même, nous avons sans doute la formule parfaite estampillée bleu-blanc-rouge, reste que pousser de la fonte n’a jamais remplacé le plan de jeu. Certes, dans le rugby moderne, le renforcement musculaire est indispensable. Mais si l’on prend les joueurs qui parcourent le plus de mètres ballon en main chez les Blacks, ceux qui franchissent le plus de fois la défense, et donc qui font gagner des matchs, il y a quelques surprises. Poste pour poste, Conrad Smith rend 25kg à Bastareaud, Ben Smith, rend 10kg à Scott Spedding, Milner-Skudder rend 10kg à Yoann Huget… La fonte peut faire avancer sur un terrain. La fonte des neurones fait à coup sûr reculer. Il serait peut-être temps de se souvenir que le rugby qui gagne le plus souvent, c’est celui de l’intelligence, de l’évitement.

Pour finir, je souhaite illustrer cet article d’un exemple des plus concrets quoiqu’un peu surprenant, en la personne d’un joueur : Quade Cooper. Il est pour moi l’exemple-type de l’inculture du jeu qui nous a mené au désastre. Voilà un ouvreur fantasque, sans doute le joueur le plus doué de sa génération d’un point de vue technique. Une sorte de Carlos Spencer, avec un physique plus imposant. Ce type de joueur tente énormément. Ce qui explique une part importante de déchet dans leur jeu. Chose que la presse et les supporters français ne comprennent visiblement pas. Je me souviens de la rédaction d’Eurosport, qualifiant un des matchs de Quade Cooper de « match à oublier » en raison de ses transformations ratées. Sauf qu’en regardant le match, force est de constater que Cooper est décisif avec des gestes d’une classe incroyable sur trois essais au moins de son équipe. Seulement voilà, intoxiqués par le Top14 ennuyeux où passer des transformations est important, les supporters et les journalistes ont préféré détruire la performance du joueur. Sauf que, messieurs, le niveau international, justement, n’est pas celui du Top14. Le championnat français se fait une joie de bâtir des succès soporifiques sur des mêlées écroulées, quand la première mêlée de notre branlée de samedi soir n’est arrivée… qu’à la 33ème minute du match.

Et si nous avions le rugby que nous méritons ? À l’image de ce qu’on nous enseigne de l’école à la tombe : ne pas parler pendant les cours, apprendre bêtement par cœur pour satisfaire le court-terme d’un examen ; ranger la créativité au placard ; être incapable de sortir des schémas pré-établis ; baliser notre parcours de saints Graal qui sont autant de passages obligés et menaçants ; catégoriser les individualités, faire en sorte qu’elles ne débordent pas de leur case attitrée ; refuser la leçon dès qu’elle vient de l’autre côté de nos frontières ; s’enfermer dans des discours théoriques fumeux, et philosopher en robe de chambre. Le sport n’est qu’un reflet fidèle et cruel de ce que nous sommes, et des rapports de force de notre société. Quand bien même ce reflet aurait une drôle de sale gueule.

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Une réflexion sur “Nous sommes des bleus

  1. « Voyageur de l’actu », j’aime bcp!
    Peu de choses à redire, si ce n’est souligner cette tendance à travailler l’armure plutôt que d’exercer le cerveau, bosser le biceps plutôt que de rendre les mains plus agiles, pousser de la fonte plutôt que de pousser des sprints.
    Ça fait longtemps que je me déplais à regarder le rugby français, notamment coupe d’Europe. Toulon, c’est champion, mais c’est bourrin. Quand on voit jouer l’Irlande, Galles, l’Australie ou l’Argentine, ça réconcilie.
    Alors désormais ça va passer par Novès, pragmatique, qui incarne son jeu et son caractère. Mais au dessus de lui, il faut dégager du monde, sinon la marmite va exploser!

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