13 novembre, et après ?

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Allez, un billet café du commerce, en réaction à ce qui s’est passé et surtout à ce qui va suivre…

Je souhaite tout d’abord présenter mes condoléances aux victimes et familles de victimes. J’ai une pensé particulière pour les blessés graves et mutilés, irréversiblement, qui vont porter un témoignage vivant de cette barbarie, pour trente ans, pour quarante, sinon plus, un grand nombre étant très jeunes.

Le corps social va désormais compter en son sein, par dizaines, des citoyens lambda victimes de blessures de guerre – de blessures de guerre – des gueules et corps cassés, non pas sous l’uniforme, tout à l’est et au sud, mais cette fois sur le territoire de la République. Pure contingence d’un verre pris en terrasse, d’une soirée planifiée à la dernière minute…

Lors des attentats contre Charlie et l’hypermarché casher, les cibles étaient circonscrites et identifiées. Cette fois, l’indiscrimination a été presque totale, citoyens français s’adonnant à des loisirs, il a fallu s’enquérir de nouvelles. Plus d’une centaine de victimes… Nul besoin d’être un grand statisticien pour savoir que le risque qu’un proche ou proche de proche soit concerné n’est plus tout à fait identique.

Je composais alors en culture générale sur le sujet « La crise de l’autorité », triste coïncidence, un incontournable pour qui souhaite embrasser la carrière publique. Composition en cinq heures théoriquement, il m’en a fallu environ six, entrecoupées de messages, de quelques appels, pendu à cette chaine d’information minable qu’est BFM-TV, à Twitter, et à Facebook. Citoyen hyper-connecté, révolutionnaire en clics…

Evanouissement de l’autorité, incapacité à susciter du consentement et de l’adhésion, le vide démocratique laisse un gouffre béant dans lequel s’engouffrent ceux qui recherchent de l’exaltation et de la transcendance. « Il n’y a de véritablement malheureux en quittant la terre que l’incrédule : pour l’homme sans foi, l’existence a cela d’affreux qu’elle fait sentir le néant… la vie de l’athée est un effrayant éclair qui ne sert qu’à découvrir un abîme » a écrit François-René de Chateaubriand ; cet abîme ou ce néant ont pu être comblés, un temps, par un catéchisme républicain désormais largement inopérant, miné par la défiance et l’antiparlementarisme.

On souhaite désormais ardemment « un mec avec des couilles », « un Poutine français ». Voici la figure de l’homme providentiel ressuscitée, bien que notre époque ne semble plus produire que des personnalités falotes, sans épaisseur, à telle enseigne que la Rolls politique de l’époque s’incarne dans la figure d’un ex-banquier d’affaires.   Où sont les hommes d’Etat ? « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite » indiquait Joseph de Maistre…

Si j’éprouve le besoin d’écrire, c’est plus pour partager mes préoccupations et interrogations que mes condoléances et mon abasourdissement.

Que faire ? Comment réagir, quelles leçons tirer de ce nouveau massacre ? Comment prévenir la répétition de tels événements ? Dans les jours à venir, nous devrions encore beaucoup parler d’unité nationale, de récupération politique, de non récupération politique, d’appel à une reprise en main de la société, de durcissement de l’arsenal législatif, de non amalgame, de diabolisation et de dé-diabolisation, du FN, du FN, du FN, des élections régionales. Brouhaha médiatique, non-informations ressassées en boucle, masturbation intellectuelle, on va tout éluder, tout aseptiser.

Voici ma contribution – principalement des interrogations – au débat que j’appelle de mes voeux.

« Une grande doctrine révèle ses lignes de moindre résistance aux perversions même qu’elle permet ; on n’a jamais que la caricature qu’on mérite : à chacun ses monstres » a pu écrire le philosophe Paul Ricoeur, à propos de l’idée communiste.

Je m’interroge aujourd’hui. Ce raisonnement est-il transposable aux religions, et en particulier à l’islam tel que nous le rencontrons ? Peut-on répondre à la question « l’islam est-il un problème ? » autrement que par oui ou par non ou en invoquant la thèse du dévoiement ou du radicalisme. C’est une question qu’on ne peut plus balayer d’un revers de la main, en invoquant le sacro-saint principe du non amalgame.

Tout ne se vaut pas, tout n’est pas relatif, mon anticléricalisme instinctif ne me rend pas aveugle aux orientations prises par les Eglises et par leurs communautés de croyants. Je n’ignore pas les crimes et les atrocités d’antan, des siècles passés, mais je suis un citoyen du XXIe siècle. L’Eglise catholique a su faire sa mue, plus moins contrainte et au terme d’une haute lutte, et placer à sa tête un des hommes les plus brillants de ce début de siècle. Qui a lu l’encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune, en particulier les non croyants comme moi, n’a pu qu’être frappé par l’actualité de la doctrine du Pape François, en prise avec les enjeux de son temps, réaffirmant « l’option préférentielle pour les pauvres », invitant à combiner justice sociale et écologique et à « écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres ». L’anti-modernité qu’incarne le Pape aujourd’hui est anticapitaliste et anti-consumeriste, l’islamisme radical est lui un anti-humanisme intégral. Je n’ignore pas les démonstrations d’intolérance survenues à l’occasion de la loi sur le mariage pour tous, les manifestations de violence, mais si celles-ci s’inscrivaient plus ou moins en marge de la République, elles n’ont pas franchi le seuil du terrorisme. Il ne faut pas renvoyer tout dos à dos, les fous de dieu ne présentent pas tous le même degré de dangerosité…

Pour en revenir au principe du non amalgame, j’y souscris entièrement, l’immense majorité des musulmans vit sa foi dans le respect des lois de la République, la pratique religieuse de cette communauté de croyants est d’ailleurs largement distendue. On peut à ce titre parler d’une vraie sécularisation, le rapport à l’islam étant plus identitaire que de foi. Musulman n’est pas synonyme de terroriste, pas plus qu’arabe, ou noir, c’est entendu. D’accord, mais après ?

Fermez le rideau, il n’y a aucun débat à avoir sur le sujet, les questions des relations qu’entretient l’islam et ses avatars fondamentalistes à la violence sont irrecevables. Voulez vous faire le jeu du Front National assène t-on ? Je crois malheureusement que c’est erroné. Ces fous tuent sous prétexte de la religion musulmane, au nom de dieu, et ils pourraient le faire pour un tout autre motif, certes, mais ils ne le font pas. L’obscurantisme est de leur côté. Si j’avais vécu au XIXe siècle, mon anticléricalisme aurait été dirigé contre l’Eglise catholique, la laïcité de combat nécessaire à la République aujourd’hui a pour cible évidente l’islam, qui doit se fondre dans la République.

Je ne souhaite être renvoyé ni à la lecture ni à l’exégèse du Coran ou des textes religieux, à l’interprétation-déformation ou à l’instrumentalisation de la religion, à la distinction entre islam modéré et islam radical. Je connais tout cela, mais c‘est la communauté de croyants ou assimilés en action et comme phénomène social qui m’intéresse. En outre, c’est un problème mondial qui n’est pas circonscrit à la France, même s’il la frappe plus violemment.

Je le répète, il ne s’agit nullement de dire qu’en tout croyant, en tout musulman, réside un terroriste potentiel, mais je crois toutefois que l’islam tel qu’il est pratiqué en l’état par une frange de ses croyants, est incompatible avec la République, ce qui se manifeste par l’incubation et l’importation de conflits religieux et civilisationnels dans l’hexagone. Ces conflits épousent d’autres fractures sociales connues, ségrégation territoriales, inégalités de richesse, dénuement, chômage de masse, exclusion. Sur ce point, je souscris à la prééminence de l’environnement social et économique et à leur rôle structurant sur les trajectoires individuelles. J’essaie de toujours raisonner en intégrant les enjeux de pauvreté et d’inégalités. Je crois fermement en la lutte des classes comme ressort majeur et dynamique de nos sociétés. Néanmoins, le phénomène religieux vient se greffer à ces problèmes sociaux, constituant une sorte de palliatif cancéreux au dénuement matériel et moral qui sévit dans nos démocraties de marchés à fortes inégalités. « La bourse est un pauvre substitut du Saint-Graal » affirmait Joseph Schumpeter.

En ce sens, force est de constater que ça n’est pas un conflit importé du dehors. C’est un ennemi du dedans, qui se confond avec la population bien qu’ayant fait sécession avec la République, sécrété par ses échecs, ennemi qui peut certes être en relation avec l’extérieur, formé, dirigé depuis l’étranger mais qui, in fine, est recruté au sein de la population. Il est probable que les auteurs des attentats d’hier soient français, il n’est pas impossible non plus que certains soient même « français de souche », pour le dire autrement, blancs, n’appartenant pas à cette fameuse troisième génération, et ne portant pas des noms de famille à consonance maghrébine. Cela n’a donc rien à voir avec l’immigration actuelle, si ce n’est que c’est la même terreur qui pousse les syriens sur les routes et met à sang Paris. Nous partageons avec ces immigrés un ennemi commun, Daesch.

Si ce conflit trouve ses racines au coeur de la société française où il y recrute ses forces vives, il n’est pas dépourvu d’une dimension et d’une assise transnationale. Le terrorisme islamiste est à la fois ancré dans nos territoires, dans nos villes et global. C’est ce qui rend le combat si difficile. Comment articuler politiques nationales et politiques internationales ?

Sur le plan interne, que faire ? La militarisation de la société, le durcissement des contrôles ? On va immanquablement rogner sur les libertés du plus grand nombre avec un effet préventif sur le terrorisme limité, voire quasi nul. Cela va coûter cher, ennuyer une partie de la population, en rassurer une autre, en vain. Doter les services de police, de contre-terrorisme de moyens supplémentaires, oui nécessairement, mais toujours avec une efficacité limitée.

Je crois plus que tout qu’une laïcité de combat ressourcée est nécessaire, je ne crois pas au multi-culturalisme, je crois à la fabrication du commun, à la nécessité d’un corps social suffisamment homogène grâce à l’action de la puissance publique.

Les exhortations à la diversité sont un aveu d’échec à faire vivre « la chose commune ». Je crois à l’école comme ascenseur social, à l’intégration par l’emploi, un emploi digne auquel on ne se réfère pas qu’en termes de coût et de flexibilité, au catéchisme républicain. Instruction publique, méritocratie et encore méritocratie, et élimination des rentes, toutes. Vaste programme, qui suppose une certaine refonte du gouvernement représentatif, voire son dépassement. Qu’est ce la République peut encore offrir à ces âmes perdues et écervelées, anesthésiées ou frustrées par la société de consommation ? Aujourd’hui, pas même un emploi, en voudraient-elles seulement ? Alors elles vont, non pas par dizaines, mais par centaines, à l’est et au sud, pour s’enfiévrer, s’enivrer, et parfois revenir, pour semer le chaos. 

En matière de politique étrangère, peut être peut-on commencer par cesser de penser que Vladimir Poutine et Bachar El Assad sont les principales menaces ? Nous sommes membres d’une coalition hétéroclite et sans cohérence qui fournit des armes, finance, et forme la branche « modérée » d’Al-Qaïda, appelée al-Nosra. Al Qaïda, ceux là même que l’on combattait en Afghanistan… Ennemi abhorré il y a peu considéré comme un allié acceptable aujourd’hui. Des terroristes modérés en quelque sorte…

Nous nous enorgueillissons – pour ceux qui admettent la complémentarité du pacifisme et du militarisme – de la signature d’importants contrats d’armement, et du classement de la France dans la vente d’armes. Nous vendons, enfin, et en nombre, des rafales. Je suis le premier à m’en réjouir, à reconnaître l’importance de l’industrie de l’armement pour l’emploi en France. Mais à qui les vend-on ? A l’Arabie Saoudite, pays à la pointe de la civilisation, des droits de l’homme et du progrès, dont on connaît les réseaux de financement du terrorisme… Il n’y a pas politique étrangère plus incohérente et schizophrène, c’est le degré zéro de la realpolitik, le court termisme le plus abouti.

Je ne suis vraiment pas spécialiste des deux branches de l’islam que sont le chiisme et le sunnisme, il semble pourtant que ce dernier semble moins compatible avec nos démocraties libérales, la séparation du spirituel et du temporel, et soit particulièrement rétrograde quant à la place de la femme et l’étendue des libertés civiles. Mais après tout, peu importe notre relation à l’Arabie Saoudite, les franciliens peuvent toujours soulager leur conscience en allant supporter au parc des princes l’équipe de football du Paris Saint Germain, financée par le Qatari Nasser Al-Khelaïfi.

Je ne sais franchement pas où et dans quelles conditions il faut agir, quelle doit être la doctrine de déclenchement des OPEX. Fallait-il intervenir dès le début en Syrie ? Rétrospectivement, l’intervention en Irak fut une erreur historique considérable dont on a pas fini d’endurer les conséquences. Rassurons-nous, la France porte aussi sa juste part de responsabilité dans l’avènement de Daesch, grâce notamment à l’intervention en Libye. Comment Nicolas Sarkozy ose t-il encore tweeter, intervenir de quelque manière que ce soit dans la vie publique ? Tous les spécialistes de géopolitique annonçaient un risque de déstabilisation généralisée de la région et des conséquences en cascade imprévisibles.

Je me rappelle des propos à l’école d’artillerie de Draguignan d’un caporal -chef « Partout où on va, à chaque fois c’est encore plus le merdier après ». Soldat mi-traumatisé, mi-obsédé par les talibans surnommés « talebs », combattus en Afghanistan, guerre qui n’était peut être déjà à l’époque pas la notre. Fameux talebs qu’on retrouve peu ou prou à l’identique au sein de l’école à Draguignan, où ils sont formés, même barbe, même fous de dieu, mais argentés ceux là, car Emiratis, et payant rubis sur l’ongle l’armement.

Je pense avec Robespierre, que « la plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique, est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés » (discours sur la guerre prononcé à la Société des Amis de la Constitution, le 2 janvier 1792). Mais aujourd’hui, il ne s’agit pas de faire adopter nos lois et nos constitutions, seulement de protéger l’intégrité de notre territoire, de défendre nos concitoyens. Cela à un coût, l’assainissement des finances publiques, et la réduction des dépenses, ou même le ralentissement de la réduction des dépenses en matière de défense, ne sont pas compatibles avec l’extension des missions de l’armée. On a déjà beaucoup trop tiré sur la corde en la matière. Toutefois, des arbitrages et redéploiements budgétaires d’une telle nature, engageants dans leur ampleur et dans leur durée, nécessitent un débat démocratique. Sur quoi doit-on rogner en contrepartie ? Ces dépenses de défense pourraient peut être au moins être déconsolidées des critères d’endettement de Maastricht sur lesquels veille la Commission européenne, dès lors que la France assure seule le fardeau de la défense de l’Europe.

Ainsi, ma génération va être amenée par la force des circonstances à traiter ces sujets, a fortiori pour ceux qui comme moi aspirent à une carrière publique. Impossible d’y échapper, le terrorisme ne disparaitra pas en un ou deux quinquennats.

La guerre. La violence. La peur. Je préférerais infiniment conduire la transition écologique et lutter contre le changement climatique, traiter la question du vieillissement de la population et de la dépendance, relancer la construction européenne, réinventer une croissance allant au delà du PIB, mais non, la question du terrorisme islamiste va beaucoup voire tout absorber, engloutir. 

La COP21 sur le climat doit avoir lieu dans deux semaines, c’est sans doute l’un des événements les plus importants de la décennie, il va être cependant être éclipsé des agendas…

Pour conclure toutefois, je souhaite m’appesantir sur une des dimensions souvent négligées de la transition énergétique, en lien avec la COP21, et de manière non évidente avec l’islam radical. Ne plus dépendre des énergies fossiles, en particulier du pétrole, c’est la possibilité offerte de ramener les pétromonarchies à un état qu’elles n’auraient jamais dû quitter, celui de bédouins, d’arriération économique en phase avec leur arriération culturelle et sociale. La transition énergétique, c’est de la souveraineté politique renouvelée et une indépendance augmentée sur la scène internationale, qu’il s’agisse du gaz russe, de l’uranium du Niger ou du pétrole saoudien.

Enfin, un mot, un peu acide, à ceux qui préfèrent partir, s’expatrier, quitter cette France dont on ne peut plus rien espérer, plutôt que d’y relever les défis. Vous êtes lâches, véritablement.

C’est votre égoïsme bouffi et votre repli frileux sur la sphère privée, liberté des modernes décrite par Benjamin Constant, qui entretiennent l’apathie démocratie et civique dont se nourrit le fondamentalisme. Cette citoyenneté à la carte, peu différente des stratégies d’implantation des compagnies transnationales et de leurs pratiques d’optimisation fiscale, est petite, infiniment petite.

D’après Charles Peguy, « Une capitulation est essentiellement une opération par laquelle on se met à expliquer, au lieu d’agir ». Il faut agir, fermement, mais il faut être clair dans nos diagnostics et nos desseins.

Cédric Merle, 25 ans
Etudiant en MSC sustainability and Social Innovation à HEC et en prep’ENA à Sciences Po

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