50 nuances de tri

letemps_carucatur le 6_7_2014     Le Temps 

Quinze jours, c’est long. Hormis l’article de l’excellent Cédric Merle, ce blog s’est tu. Je n’ai pas pris la plume jusqu’ici. Aujourd’hui les idées sont un brin plus organisées, et j’ai pu me nourrir des orientations que les médias ont prises durant ce laps de temps pour alimenter cet article. Car je ne crois pas la question qui nous occupe, à savoir celle de Daech, dissociable du traitement médiatique qu’on lui réserve. C’est à la fois un levier d’information dans l’immédiateté d’une attaque. Et parfois de désinformation dès que place est faite à l’analyse. Le tri de l’info, plus que jamais, doit être fait.

Émotion or not émotion ?

Si l’on devait donc commencer le débat par l’aspect médiatique de la chose, il faut insister sur une nécessité absolument incontournable : dépassionner certaines parties du débat qui ne se prêtent pas au jeu d’émotion. À ce titre, le jeu morbide que jouent nombre de sociétés de productions ou d’organes de presse avec Daech est non seulement surjoué, mais surtout très peu opportun. Je m’explique. En Europe, si l’on excepte la Yougoslavie, nous n’avons pas connu la guerre depuis plusieurs décennies. Cela pourra sembler étrange, mais je crois que nous aimons désormais jouer à nous faire peur. Manque de frisson, peut-être. Aussi, le moindre documentaire sur l’Etat Islamique devient le prétexte à une utilisation massive de l’émotion. Ton sentencieux, raccourcis dévastateurs. Cela devient pesant, surtout lorsque cela nuit à l’information divulguée. Je me souviens ainsi d’un « expert en communication de crise », fraîchement sorti de l’école, intervenant dans un documentaire sur la naissance de l’Etat Islamique. Lorsqu’arrive le sujet du recrutement de Daech par le biais d’Internet, l’expert devient intarissable sur les vidéos de propagande. Et notamment sur l’une d’elles (dont évidemment je ne citerai pas le nom), qui avait selon lui recourt à des effets spéciaux dignes d’Hollywood. Exemple typique d’exagération au nom du grand frisson. Toujours est-il que ce film, pour en avoir visionné l’intégralité, avait visiblement été monté à partir d’une vieille version d’imovie. Deux « prouesses » techniques : le ralenti et l’utilisation d’un filtre « flammes » comme fondu. Un « expert en communication de crise » parfaitement représentatif de tout un pan universitaire très actif dont les mains préfèrent visiblement les néologismes au cambouis, et qui participe à cet élan émotionnel dangereux. Relayer ce genre de propos, qui se retrouvent par la suite disséminés au vent des médias, c’est méconnaître fondamentalement les outils du recrutement de la chair à canon de Daech. Et c’est par voie de conséquence leur servir une soupe assaisonnée à leur guise.

Je me refuse à rejeter tout le registre de l’émotion. Même lorsqu’il s’agit d’analyser le problème, complexe, qui fait aujourd’hui des morts dans nos rangs civils. Même lorsqu’il s’agit d’y proposer des solutions. À mon sens, l’émotion est nécessaire. Car s’il est évident qu’elle peut aveugler, j’ai une fidèle confiance dans le filtre que constituent culture et recul. À l’inverse d’une croyance religieuse, l’émotion n’est pas un abandon de pensée. C’est penser différemment certains aspects du problème. Vomir l’émotion, c’est aussi méconnaître son rôle historique, notamment dans la mise en action des peuples. Refuser ce frémissement n’est qu’une réminiscence inconsciente des grands courants de pensée religieux rigoristes et culpabilisants. Et surtout, pour revenir au concret : se dépassionner totalement serait ici contre-productif. Nous combattons idéologiquement des groupes qui jouent la carte de la passion à 2000% dans le recrutement d’âmes « sensibles ». S’abstenir d’éprouver une quelconque forme d’émotion, c’est se couper totalement de tout un pan primordial de compréhension des événements, et notamment du départ de nombreux européens pour la Syrie.

Religieux or not religieux ?

Ce que beaucoup de responsables politiques comme de médias de masse occultent, les uns par idéologie volontaire, les autres par idéologie intériorisée, c’est combien ces gamins qui partent nous peignent une crise sociale de fond. La lutte des classes moderne joue à plein. Quelle histoire ces jeunes nous racontent-ils, sinon celle d’un terrible désaveu pour l’école républicaine et ses hussards noirs dévêtus, ses livres d’histoire ridicules, son système d’apprentissage abétifiant au possible ? Quelle histoire ces jeunes nous racontent-ils, sinon le terrible gouffre émotionnel qu’est celui d’un patriarche au chômage, d’un équilibre familial balayé, et d’un refuge dans l’idéologie prête à consommer ? On aura beau s’égosiller tant qu’on voudra sur l’absence de drapeau français aux fenêtres du 93, crier au génie en écoutant Zemmour résoudre ses problèmes avec la taille de son entre-jambe à l’antenne, le problème n’en restera pas moins social. Violemment social.

Ce qui ne signifie pas exclure le paramètre religieux ! Mais tout simplement en faire une composante secondaire. Agissante, mais secondaire. La faire passer au premier plan serait écraser le poids du politique. Or, aborder Daech sous l’angle purement religieux est un très dangereux calcul. D’abord parce que c’est tomber bêtement dans le piège de ces fanatiques. Deuxièmement, c’est prouver sa méconnaissance totale du phénomène auquel nous sommes confrontés. Les experts autoproclamés à la langue bien pendue feraient mieux de visionner quelques discours d’Al Baghdadi. Ils auraient la (divine) surprise de se rendre compte à quel point, sous couvert d’un maquillage grossier, ces interventions n’ont rien de religieux mais tout de politique. De même, les vidéos d’Omar Omsen, premier recruteur de France, n’ont quasiment rien de salafistes. On y parle de guerre, de guerre et encore de guerre. Le tout saupoudré d’un Islam prêt à emporter en Syrie. Ce n’est qu’à ce moment là qu’intervient, pour certains seulement, une véritable familiarisation avec l’idée des « glorieux prédécesseurs ».

Ces deux observations sont le symptôme évident d’un élément que nous négligeons allègrement. Il est question d’une guerre de territoire, avec pour enjeu le manne financière que représente le sous-sol Irakien et Syrien. Point. Daech veut des combattants. À quoi lui servirait de recruter des théologues ? Aussi, même si encore une fois, c’est moins « glamour » en une et cela demande un peu plus de connaissances, il serait bon de sortir le débat du tout religieux. Sauf à vouloir perdre un peu plus des jeunes déjà perdus.

Élites culturelles : un fard perdu

Culture et recul ne sont d’aucun secours. Quelles figures médiatiques derrière lesquelles se rallier, quand le discours cultivé n’existe tout simplement plus sur grand ou petit écrans ? Ce n’est pas là une question anodine, comme elle pourrait le paraître. En témoigne le rôle prédominant que toute une génération d’artistes a pu jouer, communistes pour la plupart, lors de la deuxième moitié du XXème siècle. Le niveau des élites culturelles est aujourd’hui effrayant, abyssalement catastrophique. Quel acteur/rice, quelle chanteur/se français est aujourd’hui capable de soutenir un raisonnement construit au-delà du sentier balisé du sacro-saint « il ne faut pas faire d’amalgames, la guerre c’est mal, j’aime les gens et vive l’amour » ? Quand des élites deviennent consanguines, qu’elles n’ont plus besoin de talent ni de pensée pour exister, et ne produisent plus qu’un bruit de fond aussi mielleux qu’infect, comment s’étonner que ceux qui d’ordinaire les écoutaient aillent chercher ailleurs le frisson de la pensée, si possible transgressive. Fût-elle révoltante de simplisme ! Inutile de s’étonner du succès des Zemmour, Le Pen et consorts d’un côté, et du retour massif de l’extrémisme religieux de l’autre. La jeunesse française, au risque de paraître caricatural, a été dépolitisée, puis reconditionnée à souhait. Une génération Disney heureuse de consommer ce qu’on lui ordonne de consommer. La culture a fui, les charognards dégustent les parts d’opinion à belles dents. Ils auraient tort de s’en priver.

Merci qui ?

Enfin les médias globaux sortent de leur torpeur et signalent le rôle troublant des alliés historiques des Occidentaux dans la région. Mais encore une fois, la chose est si grossièrement faite qu’elle donne libre-champ aux complotistes de tous poils. La main du Qatar et des Saud n’est évidemment pas invisible, et il n’est en aucun cas ici question de le nier. Certes. Mais au-delà des apparences et des facilités de langages, il serait peut-être bon de se pencher sur le rôle déterminant que joue la Turquie dans le développement de Daech. Il est vrai que depuis qu’Ankara joue à chamboule-tout avec les avions russes le monde ouvre quelque peu les yeux. Il est temps de dénoncer fermement et publiquement l’impact financier majeur de la contrebande de pétrole qui se mène à la frontière turco-syrienne. Il faut dire, un baril à 30$ achète bien des consciences… Temps aussi de rappeler l’attitude déplorable des Turques qui laissèrent les Kurdes se faire massacrer à Kobané lorsqu’ils luttaient contre Daech mètre par mètre. Ce qui au passage rappelle l’élément-clé du conflit, bien qu’assez peu traité : la question kurde.

Oui, la Turquie a les mains sales. Très sales même. Ce qui ne fera bien entendu pas oublier le rôle capital qu’ont joué les monarchie du golfe dans la genèse de Daech. Mais tout a changé quand Mossoul est tombée aux mains du Califat auto-proclamé, en juin 2014. Comme d’habitude nous n’avons rien vu venir. Nous y reviendrons. Le Qatar, l’Arabie Saoudite et surtout le Koweït se sont retrouvés avec un monstre belliqueux qu’ils avaient partiellement enfanté à leurs portes. Amusant de constater que très vite, les circuits financiers se firent bien plus rare entre ces pays et Daech. Aujourd’hui, la contrebande semble avoir largement dépassé les canaux institutionnels, quasiment éteints. Si certains pensent encore qu’il s’agit d’une question religieuse, ils peuvent aller se rhabiller à grands coups de sourates dans le derrière. Ici, on cause baril et dollar. Mahomet n’est qu’une affaire bien secondaire, qu’on laissera à ceux qui ont du temps et de l’argent à perdre. C’est-à-dire, dans la région, à peu près personne.

Made in USA. Oui mais…

Une fois évoquée la main bien visible des monarchie pétrolières, comment passer sous silence celle des américains ? Mais attention, il s’agit encore une fois de nuancer la chose. N’en déplaise aux simplificateurs de pensée professionnels. Il faut bien entendu rappeler que la création de Mister Al Baghdadi et de son État Islamique s’est faite dans les prisons irakiennes, mêlant baasistes et djihadistes (un comble). Mais plutôt que d’y voir une volonté américaine, j’y vois clairement une nouvelle démonstration de leur absence totale de capacité à appréhender les sociétés tribales. Un classique des occidentaux, dont les gammes se répétèrent en Afghanistan ou en Libye. De même, placer un chiite à la tête de l’Irak, de sorte que Syrie, Irak et Iran formaient un croissant puissant, a largement motivé les pays sunnites à financer des milices, religieuses ou non, pour déstabiliser les régimes chiites. Ou comment déséquilibrer violemment une région par incompétence crasse. Attention donc à ne pas verser dans le complotisme inculte et mal informé. Pas question de faire entrer la réalité du terrain dans sa théorie vaguement conspirationniste qui patientait au placard en regardant des vidéos d’Alain Soral. Oui les américains jouent un rôle de « trigger » dans la genèse d’ISIS. Non, ils ne sont pas la main d’une marionnette nommée Al-Baghdadi. Ce serait leur conférer bien plus de talent géopolitique que ce qu’ils nous ont montré jusqu’à présent. Si la bannière étoilée a un temps émis l’hypothèse d’armer des rebelles syriens, jamais ce ne fut ce qui allait devenir Daech. La préoccupation majeure de l’état major américain était la peur de voir ces armes tomber aux mains de Jabhat Al-Nosra, et non de Daech (à l’époque, les deux groupes, bien qu’issus de la même branche, sont déjà en opposition sanglante). Cela prouve bien que le centre de leur attention n’est pas l’Etat Islamique mais bien les autres groupes extrémistes, au premier rang desquels Al-Nosra dont la part de combattants étrangers est absolument énorme.

Gare aux lampadaires

En définitive, les pseudo-experts politiques ou civils du terrorisme, de la région en question, ou encore des réseaux mafieux et criminels en Occident, brillent de tous les feus sous les caméras. Certains sont là pour nous servir la soupe salée à l’extrême de la question religieuse en France, de Benzema qui ne chante pas la Marseillaise, des vilains petits musulmans qui fraudent dans le métro. De fins experts qui, à l’image de Nicolas Sarkozy, ne connaissent sans doute même pas la différence entre sunnites et chiites. Manque de compétence qui ne les empêche pas de fleurir de solutions épatantes. Comme quoi, on peut s’appeler Laurent Wauquiez, avoir lustré de son cul tous les bancs des plus hautes écoles, et, à l’heure de l’action, se révéler aussi con qu’un lampadaire. Éteint.

Aussi, s’il devait ressortir une chose de cet article, c’est l’appel à la fois à la nuance et au bon sens. Appel dors-et-déjà vain puisque bien peu vendeur à l’heure des BFM, I-Télé ou des polémistes de métier. C’est aussi le refus de se retrouver coincé entre l’importation du conflit israélo-palestinien en France à la sauce Soral, les matrices à vote FN que sont devenus Libé ou l’Obs, et le catéchisme libéral des faiseurs de peur. La voie est étroite. Existe-t-elle encore ?

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s