Je crois que je rêve un peu

Bonne-nuit-les-petits

Raz-de-marée, séisme, ouragan, tremblement de terre… Les catastrophes naturelles manquaient en cette soirée électorale pour fournir en gros titres les premiers artisans de la victoire du FN : les médias de masse. Sitôt les résultats des urnes tombaient, sitôt l’Obs, valeur morale de la gauche devant l’éternel, pointait du doigt Daesh et Hollande. C’est bien vite oublier qu’à raison d’en moyenne 12 articles par semaine sur les Le Pen (j’ai compté), l’Obs a mené sur les réseaux sociaux le travail besogneux d’attaché de presse du FN. Dans le même sac prospère Libération, pour qui tout électeur du FN est un Adolf en puissance.

Ces exemples peuvent paraître trop ciblés pour être représentatifs. C’est à mon sens le symptôme d’une gauche qui n’est plus de gauche. Une gauche qui a rangé le peuple aux oubliettes, et qui semble partir en safari-découverte dès lors qu’il s’agit d’en parler. Les Joffrin et Demorand ne sont que de piètres révolutionnaires de velours. Par leur incompétence économique, leur anticommunisme primaire, leur mépris de classe, ils ont jeté dans les bras de Marine ceux qui autrefois votaient rouge et chantaient l’Internationale. Ils ont permis au slogan « UMPS » de prendre toute sa mesure en souscrivant par analphabétisme au diktat de la dette et de l’Union Europénne. Ils ont participé au concours de lancer de tomates sur Syriza et Tsipras. Sur le Podemos espagnol. Ils se sont systématiquement rangé du côté de l’inaudible bienséance du débat public. Interdire Dieudonné, hurler au facho sur n’importe quel électeur frontiste, tout en publiant chaque jour un nouvel épisode de la saga Le Pen. Trop cons pour être coupables. Trop responsables pour être pardonnables.

Nos lauriers sont paisibles. On peut continuer de se dire Charlie, de s’auto-congratuler avec force de lettres ouvertes auto-branlatoires à Daesh, de se bercer au mythe de la France résistante. Reste qu’aujourd’hui, les Jean Moulin ne courent pas les rues. Notre piédestal tricolore ferait bien de s’effondrer. Alors peut-être pourrions nous regarder la réalité en face. Si hideuse soit-elle.

Le FN n’est pas loin d’être le premier parti de France et je ne cesserai de combattre l’extrême-droite sur le terrain des idées. Mais pas avec celles d’une gauche rance et libérale, uniquement capable de faire preuve de quelque progressisme à l’heure de débats sociétaux comme celui du mariage homo. Alors certes, le combat peut sembler perdu d’avance. Comment débattre contre le simplisme ? Le coupable des maux des français est immigré. Les politiques sont tous pourris. Les médias sont tous vendus. Le camp d’en face ne s’embarrasse pas d’analyse. Le slogan lui suffit. Et combattre un slogan, ma foi, quoi de plus compliqué ? Le premier acte majeur dans cette lutte est sans doute celui du constat. Et il n’est pas brillant.

Pour passer beaucoup de temps en Espagne, je suis toujours sidéré du décalage quant à la politisation profonde de la société. De l’autre côté des Pyrénées, la population, jeunesse comprise, pense. La société civile lit, s’informe, connaît les enjeux de la dette et du rapport de force européen. La politique est partout. Pas la politique sclérosée et vomitive que Pujadas nous sert le jeudi soir. Non. Celle de la société civile en action, qui a pris le toro par les cornes. Là-bas, la crise fait mal. 725$ de revenu mensuel moyen, plus de la moitié de la jeunesse au chômage, une pression européenne démente pour rembourser une dette impossible à rembourser, une corruption des élites galopantes, des nationalismes fleurissants, une crise du catholicisme chez les jeunes, une proximité limitrophe avec le Maghreb… Pourtant, pas de Marine à l’horizon. Pas de Philippot tout frais moulu. Là-bas, c’est la foire aux mouvements issus du peuple. Podemos rugit. Les classes travailleuses accèdent à des postes de décision. Là-bas, aussi, le souvenir de l’avatar de l’extrême droite qu’était le franquisme est encore prégnant.

Alors qu’ici, on préfère donner crédit à une famille qui ne vit que de la politique, n’ayant jamais travaillé sinon par piston dans un cabinet d’avocat, éduquée au château de Saint-Cloud, qui se passe le flambeau de père en fille / nièce, et qui nous explique que le péril c’est l’autre. Comme je reconnais la France dans cette dernière expression. Ne voyez-vous pas que notre quotidien n’en est qu’une simple déclinaison ? Depuis le berceau, le petit Français est voué à des années de frustration. L’autre n’est qu’un concept. Il faut faire silence, recopier et apprendre par cœur sa leçon. Interdiction de parler. Interdiction de bouger. L’autre devient dérangeant, à éviter. L’esprit critique devient un ennemi. Tout l’inverse de sociétés méditerranéennes dont nous aurions peut-être quelques enseignements à tirer.

Il ne s’agit en aucun cas d’idéaliser ce qui se fait ailleurs, pour vomir la France. Force est pourtant de constater combien notre système éducatif ne produit plus désormais que des impensants, prompts à réclamer la loi du Tallion au moindre attentat, moins enclins cependant à ouvrir un livre d’Histoire. La France n’est plus le pays des Lumières. Peut-être Tocqueville avait-il raison. Peut-être la démocratie libérale a-t-elle cloisonné les individualismes au point de n’être plus conscients que soi-même, c’est aussi nous.

Nous avons le système politico-médiatique que nous méritons. Un bruit de fond fade, où le moindre vocifèrement d’une Marine suffit à faire mouche. Facile de se démarquer, quand la médiocrité est la norme. Alors on s’en remet à des Zemmour, parfois à des Soral. Et l’on se fait insulter par des Joffrin du haut de leur tas d’incompétence. Alors on vote Marine, « pour essayer autre chose ». On se met à penser qu’ils sont cons tous ces gens-là, de ne pas ouvrir les yeux. Le « tous pourris » n’est pas bien loin. Les Cahuzac, Copé, Cambadélis, Balkany, Sarkozy accumulent les casseroles… Et ce Patrick Cohen qui donne des leçons à tout le monde. Quel con ! Vas-y Marine, défonce-le !

La pente est tentante, mais glissante. Le réveil sera brutal.

Je reste convaincu que la solution est entre les mains des médias. Tout cela semble aujourd’hui lointain et utopique. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi la carrière qui m’occupe aujourd’hui. Je ne cède pas au pessimisme primaire. Je sais le revirement possible. Hannah Arendt disait que « Dans les dictatures, tout va bien jusqu’au dernier quart d’heure. » Nous voici en pleine dictature de l’inculture, notamment dans le monde médiatique, que je tiens pour clé de l’avenir. Il faut désormais que la presse soit un bataillon du savoir. Du fait, de l’analyse éclairante, du débat constructif. Qu’on cesse cette omniprésence des « intellectuels » et autres philosophes auto-proclamés sur tous les plateaux. Leurs mains n’ont jamais vu le cambouis. Pas plus que les décisionnaires économiques n’ont jamais connu l’entreprise. Le journaliste doit devenir une arme d’instruction massive. Pourquoi, il y a quelques semaines de cela, Cohen ne réagit-il pas lorsque Marine Le Pen énonce des inexactitudes historiques grossières sur les Invasions Barbares ? Parce qu’il eut fallu pour cela un minimum de culture. À cet instant, dans le studio, 4 journalistes. Pas un pour relever les erreurs. Pas un pour prouver en direct, à une heure de grande écoute, que la culture historique de la grande patriote Le Pen s’arrête aux fiches erronées de ses conseillers en communication. Un exemple tout simple qui me fait dire combien nous avons besoin de fact-checking. Encore et toujours. Et de journalistes assez bons pour le mener avec efficacité.

Mais là, je crois que je rêve un peu. Beaucoup.

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