Mon héroïne à moi

 couvdecod

Mon quotidien

La codéine est une drôle de compagne. Quelques euros sur le comptoir de la jolie pharmacienne, et voilà la sacrosainte boîte de Migralgine dans la poche. Sans ordonnance, pensez-vous ! Toujours veiller à avoir une boîte d’avance. Faire le tour des pharmacies pour ne pas éveiller les soupçons. Maîtriser les dosages. Les interactions aussi. Accentuer l’effet sédatif avec du Donormyl. Accentuer l’effet euphorique avec de la caféine. Oublier les problèmes, les migraines lancinantes. Se sentir fort, très fort. Diaboliquement fort. Être capable d’écrire avec le sourire cinq articles cohérents, recherchés en une journée. Avoir les idées qui fusent. Avoir la force de les défendre avec un affront impossible en temps normal. Suer à grosses gouttes par -2°. Se dire qu’au fond, ça n’est pas grand chose, puisque c’est en vente libre.

Ceci ne fut pas mon quotidien. C’est mon quotidien.

L’héroïne du pauvre

Alors que dire ? Que la codéine, ce n’est pas un jouet, qu’il ne faut par conséquent pas jouer avec ? Oui. Et après ? Amen, circulez, il n’y a rien à voir, hormis l’immense tas de billets verts que génère cette héroïne du pauvre.

Premier point qui relève pour moi de l’incohérence la plus totale : le commerce même de la substance. Avant de passer mes journées sous codéine, je suis passé par le modeste stade du Guronsan. Un peu de vitamine C, l’équivalent en caféine de deux expressos en une pastille. Un goût passablement dégueulasse, et en plus il faut attendre que les comprimés fondent. Et pourtant, à quasiment chaque achat, le regard intransigeant du pharmacien accompagné d’un mot de mise en garde appuyé.

Le migralgine, c’est une autre histoire. Open-bar. Allez-y c’est permis ! Et pourtant, les substances sont autres… 62,5 mg de caféine (soit 12,5mg de plus qu’un guronsan), 400mg de paracétamol (mon foie ne me dit pas merci), et 20mg de codéine (transformée en morphine dans le corps, hello darkness my old friend). Un cocktail fort sympathique. Utilisé à l’excès, c’est une défonce bon marché mais très efficace. Quelques minutes de temps d’attente, un placebo important. On est loin du Guronsan, et pourtant, avec un peu de chance, vous repartez avec le sourire du personnel en blouse blanche. Allez comprendre…

Tu penses que la codéine est une solution jusqu’au jour où c’est devenu un problème. Et ma foi, pour te rendre compte que c’en est un, il faut que c’en soit un. Autrement dit, il est toujours trop tard. Dans mon cas, je connaissais les risques. Seulement voilà, un simple rapport coût/avantage a suffi à me convaincre.

Migraines, piège à con

J’ai depuis l’enfance souffert de migraines absolument insupportables, accompagnées systématiquement de nausées. Une à deux fois par semaine, entre 4 et 12h à devoir rester immobile. Seule solution : dormir. Impossible de manger, de boire. Le tout finit dans la cuvette des toilettes en 5 minutes montre en main. Et se pencher au-dessus pour aller vomir, c’est re-signer pour une bonne heure de migraine supplémentaire. Le moindre effort, la moindre dépense en oxygène superflue se traduit par une série d’élancements plus intenses que les autres, déjà quasiment insupportables. La moitié du crâne est en feu. Tantôt l’une, tantôt l’autre. Comme si une main malicieuse avait soigneusement tiré un trait au milieu de votre front, délimitant la zone de douleur. On en vient à se résigner à cette condition. À se connaître parfaitement, aussi. Allongé sur mon lit par temps de migraines, je sais que je peux compter jusqu’à la table de 6 sans trop de douleurs supplémentaires. Au-dessus, les calculs deviennent trop demandeurs en oxygène, avec les conséquences douloureuses immédiates. Le genre d’anecdote dont n’importe quel migraineux recèle.

Aussi, quand avec deux pilules codéinées, vous pouvez dire adieu à des années d’impasse, vous ne réfléchissez même pas. Je préfère me détruire le foie plutôt que de subir de nouveau ces satanées migraines. C’est tout-à-fait clair dans ma tête.

Mais attention, ce petit couplet mélodramatique n’entend pas dédouaner mon égo de toute part de responsabilité dans mon addiction à la codéine. Non. Sûrement pas. Si j’ai cédé à la tentation de ce paradis artificiel, c’est aussi pour rechercher l’euphorie propre aux opiacés. Ce sentiment de bien-être total est une drogue.

Dopage, dosage…

Et il faut aussi évoquer le vélo. Aussi malsain que la pratique puisse paraître, rien ne m’a jamais paru plus jouissif que de pédaler sous codéine, complètement euphorique, sans douleur. Parfois, je me parle tout seul sur la selle, je chante, je fonce rue de Rivoli à 50km/h, heureux comme un pape, rêvant à ces héros de la route dont j’aurais tant voulu vivre le quotidien. Dopage ? Certes. Assumé ? Totalement. L’envie de se prouver qu’on n’est pas si mauvais que ça, qu’on peut être à l’aise sur un vélo, audacieux… Décidément malsain, mais jouissif au point que je me sais incapable d’abandonner ce mode de fonctionnement… Pour le moment.

Même les alertes ne savent pas me faire reculer. Une sortie d’automne avec deux anciens pros, en forêt de Montmorency. Heureux d’enfourcher mon deux roues tout carbone, j’avale une plaquette de Migralgine. 6 pilules, la dose habituelle. Mon corps y est habitué. De quoi être en forme. Pas shooté. En clair, être capable d’avaler les kilomètres sans s’étaler au premier virage. Quoique… Une plaquette de migralgine correspond à 2,4g de paracétamol, 375mg de caféine et environ 120mg de codéine dans le sang. Pour compléter la chose, une demi-douzaine de bouffées de Ventoline, 3 Rhinadvil pour la pseudo-éphédrine, 2 durvitan achetés en Espagne, pour 600mg de caféine en plus… Ma petite tambouille rituelle, du moins quand je vais rouler, et que mon ego m’interdit la médiocrité. Sans doute l’esprit déjà un peu embrouillé, juste avant de partir, je panique : ai-je bien pris ma codéine ? Les tablettes vides sont tellement nombreuses sur mon bureau qu’il m’est impossible de me repérer dans mes prises. Aussi, on n’est jamais trop prudent, j’en reprends une tablette. 6 gélules. Ça fait 12… Sans doute un peu trop. Première côte de la sortie, premier virage, première accélération. Un drôle de flash blanc fait d’une myriade d’étoiles, puis noir, les jambes qui ne répondent plus. J’ai le temps de dire « étoiles, étoiles », et je me laisse tomber, tranquillement, consciemment. La lumière revient, mais les jambes ne veulent rien savoir. Je me mets sur le côté en me trainant comme une larve. Drôle d’image d’un sportif… Sauf que la première chose qui me vient à l’esprit est cette réflexion : « tu doseras mieux la prochaine fois ».

Une autre jour, toujours sur mon vélo, cette fois-ci sur le très chic Boulevard Saint-Germain. Le feu passe au rouge, je m’y arrête. Je m’entraine tôt, les rues sont vides de circulation. Je me souviens m’appuyer contre le trottoir, le pied gauche toujours bien calé dans la pédale. Et là, trou noir. Impossible de me rappeler combien de temps je suis resté là, immobile, les yeux dans le vague, sans cligner. C’est un klaxoon de bus qui me « réveille ». Je repars, un peu désemparé par cette expérience étrange. Peut-être suis-je resté bloqué deux minutes, peut-être quinze. Peu importe, je me sens bien, euphorique, avec l’envie de bouffer le monde et des projets plein la tête.

Tout ça pour quoi ?

Ne pas savoir accepter ses faiblesses, la limite de ses moyens, est une faute qui se paye chaque jour. Et le jour, ça commence par le matin. Et chaque matin, c’est 4 migralgine. Puis 2 pastilles de caféine achetées sur myprotein.fr. Ma dernière trouvaille, après des heures de recherches sur le site du Vidal : le padéryl. Des cachetons rouges, ça fait déjà plus festifs. Surtout, ils ne contiennent que de la codéine. Pas de paracétamol. Moi, le paracétamol, je m’en fous. Ce qui m’intéresse, c’est d’être… différent. Du coup, j’ajoute en général 4 pastilles de Padéryl pour booster l’effet défonce du migralgine. En 2 minutes, je viens de me mettre 1,6g de paracétamol, 650mg de caféine et 140mg de codéine dans la tronche. 5 minutes plus tard, c’est parti. Enfin, non, je suis parti. Au travail, que j’ai perdu depuis, sur mon vélo. Il peut faire 0°, j’ai chaud. Je discute avec tout le monde, je m’éclate. J’arrive au bureau avec des idées qui se battent dans la tête. J’écris vite, bien. Tout va bien. Je suis, enfin, j’étais dans mon élément. Et puis, si j’ai une baisse de régime, la poche arrière de mon sac à dos est une pharmacie miniature. Règle n°1 : tu ne te balades JAMAIS sans ta putain de pharmacie.

Prendre du recul sur ce cercle vicieux, c’est accepter de se poser les bonnes questions. Et probablement de se rendre compte que la vie n’est pas belle. Sorry bébé, la vie ne baise qu’avec les riches. Toi tu creuses (ta tombe). Moi je creuse, avec le sourire. Bon, si on arrête le lyrisme macabre, en vérité la codéine n’est pas le crack. Il ne s’agit pas d’en minimiser l’impact, mais plutôt de remettre les choses à leur juste place, ce sera déjà un bon début.

Sauf que l’étape d’après, c’est d’envisager la vie sans ces pastoches. Et alors là, tu deviens le champion des excuses vaseuses. Demain devient – réellement – un autre jour, auquel tu peux reporter un hypothétique sevrage. et quand bien même tu aurais la saugrenue idée de tenir ta promesse de la veille, les migraines reviennent aussi sec. Une question t’obsède : sont-elles le symptôme de ton accoutumance, ou le retour de ce que tu as toujours eu depuis que tu es gosse ? Non parce que quand même, tu n’es pas un addict, hein ? Toi t’es au-dessus de toute cette merde. En vrai, tu as le comportement d’un junkie. C’est de la codéine ? Ouais, sans doute. Ce n’est que de la codéine. N’empêche que tu es incapable de t’en passer pour plus d’une journée, que tu stresses à cette idée, que tu dois augmenter les doses pour être vraiment bien, que tu y passes un sacré bout de pognon, et que tu pousses des cris d’orfraies quand quelqu’un découvre tes squelettes de pastoches dans tes tiroirs. Mon pote, tu sais très bien où t’en es, et c’est précisément pour ça que demain, tu t’y remets.

C’est par où la sortie ?

Dans mon entourage cycliste, fait d’anciens pros comme d’amateurs, la codéine n’a pas de réputation particulière. Il faut dire, si vous cherchez la performance, ce n’est peut-être pas la bonne solution. En revanche, si vous voulez oublier que vous êtes mauvais… Bref, les avis documentés ne sont pas légion. Quelques conseils avisés, m’indiquant que la pente est glissante. L’un m’a conseillé la respiration, l’autre un ostéo, pour faire passer les migraines. Ils ont raison, ils se reconnaîtront dans ces lignes. J’aimerais leur dire que je suivrai leurs recommandations… demain.

D’autres mecs arrivent, des mecs dont tu sais qu’ils ont déjà tout essayé. Eux te vomissent leur fric à la gueule, et t’expliquent que t’es un sacré con de t’allumer à la code’. « Prends du captagon, des amphètes… Tu veux rouler plus vite ? EPO, hgh, là tu vas comprendre ». Bon déjà ils n’ont pas compris que le problème est dans ta tête, tous les jours, et pas seulement quand tu enfiles ton cuissard tout neuf. Le genre de mec qui se pose en moraliste, tout en te faisant sentir que c’est lui qui a la plus grosse.

Arrêter de sortir ? Pour couper l’effet récréatif ? Mec, t’es mal tombé. Ma dernière soirée doit remonter à juin 2014. Quand je te dis que c’est dans la tête. Ah, et puis je ne bois pas d’alcool. Jamais. Enfin, plus qu’exceptionnellement. Il faut dire, la codéine et l’alcool ne font vraiment pas bon ménage. 50cl de bière sous codéine, et j’étais parti. J’ai mis 5 min à faire 10m sur l’herbe de l’esplanade du Trocadéro la dernière fois que je me suis amusé à ce genre de mélange. Ma copine a cru que je faisais le con, vu la faible quantité d’alcool. Enfin, mon ex-copine, parce qu’elle aussi je l’ai perdue.

Le psy ? Peut-être, j’en ai vu un pendant des années. Je n’en garde pas un souvenir impérissable, mais je laisse la porte ouverte. L’écriture ? Oh que oui. Ça aide, mais c’est violent. D’ailleurs, tu as remarqué un changement de ton dans ma plume au cours de cet article ? Bien vu. Je me suis un peu allumé au milieu. Ma plume s’effrite, on dirait un mec qui essaye d’imiter le langage de Céline pour faire populaire. Et puis qui a beaucoup de cheveux, savamment décoiffés, pour pouvoir prétendre au titre de philosophe sur les plateaux tv. Bref, je m’égare. Je vais donc conclure.

Voilà, en quelques mots, ce qu’est le quotidien d’un addict à la codéine. Être capable de donner toujours plus au travail, de ne pas souffrir sur un vélo… Ne pas être capable d’affronter ses faiblesses. Pire encore, en être totalement conscient, et donc se sentir deux fois plus faible. Demain, je roule. Il fait -3°. Putain, je vais avoir chaud !

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Une réflexion sur “Mon héroïne à moi

  1. La photo donne du corps au texte mais est-ce que le corps va supporter le texte… bon ok j’arrête les médicaments aussi 😉
    Il est difficile de rebondir sur un texte froid, sans complaisance mais surtout sans espoir. Bravo pour la prise de conscience mais vous assumez trop votre saut dans le vide.
    J’espère que vous en trouverez une porte de sortie tout de même, il y a rarement la grosse lumière EXIT au dessus.

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