Lui, Président ?

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« Qui peut tout doit tout craindre »

Cinna, Acte IV, scène 2
Corneille

 

Mon histoire est celle d’un jeune à Bac+5, qui découvre le monde du travail.  Notamment celui de la start-up. Une petite structure en plein boom présidée par une vedette du petit écran et du coaching minceur. Pendant un an et demi, j’ai été sa plume à tout faire, son assistant, son nègre, son conseiller com’. Plongée dans l’envers du décor d’un gourou du bien-être.

Note : toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé, est, bien entendu, d’un fortuit sans borne, et fruit d’une imagination qui me sert fort en période de disette amoureuse.

 

Du Jihad à la malbouffe

Moi, c’est Pierre. Je suis un fou d’Histoire, de l’Empire Mongol, des Invasions barbares, de géopolitique et de cyclisme. Ma came, c’est l’écriture. J’écris vite, j’ose espérer bien. J’adore ça. C’est mon truc. J’y mets mes joies, j’y mets mes peines, comme dirait notre Jojo national. Et tout ça…

Et tout ça, ça fait qu’à la sortie de mes études, je débute par 3 mois de stage chez Emilie Raffoul, papesse de l’investigation devenue productrice. J’y apprends sur le tas à mener une enquête, à ne rien lâcher. Je comprends le rôle démocratique du journaliste. Concrètement, je bosse sur deux gros dossiers : le port de Marseille et le Jihadisme. Nous sommes en juin 2014, Daech vient de prendre Mossoul. Je remonte pièce après pièce le réseau Sharia4Blegium. Un travail qui résonnera étrangement dans ma mémoire lors des attentats de Paris.

Et puis, le 1er septembre 2014, j’entre dans un nouveau monde pour les 3 derniers mois de stage de fin d’études : la start-up. Cycliste depuis toujours, j’ai la chance d’intégrer une start-up en plein essor, menée par un ancien cycliste professionnel qui fit sa renommée à la fin des années 1990 en dénonçant le dopage dans un best-seller. Appelons-le Président, ça lui va à ravir.

Lors de mon entretien d’embauche avec lui, le discours me plaît. L’espérance de vie en bonne santé diminue, la sécu est détricotée, les plus pauvres n’ont pas accès au « buen vivir » et sont maintenus en mauvaise santé par la pieuvre nommée malbouffe. Éduquons-les, apprenons-leur les bons réflexes ! « Nous sommes en mission », me confia alors le Président.

Deal.

 

Etat de grâce

J’accomplis mes trois mois de stage, heureux comme un pape. L’équipe est une petite famille. J’y fais notamment la connaissance de mes deux meilleurs amis, deux anciens cyclistes professionnels avec qui nous partageons beaucoup de choses. Côté travail, ça me plaît ! J’écris chaque jour quelques articles pour le blog de la boîte, l’un des plus lus du web. Dès qu’il faut écrire pour l’entreprise, on me confie la tâche. J’apprends alors l’écriture marketing, efficace. Celle des plaquettes d’entreprise, des email marketings. Je touche un peu à tout, dans une ambiance conviviale. En parallèle, je remplis au quotidien une mission bien précise auprès du Président : l’accompagner sur les plateaux de France 2, lui rédiger ses fiches pour chacune de ses apparitions télévisuelles dans l’émission animée par Stéphane Bern Comment ça va bien. Il y développe en grande partie le discours de ses ouvrages et de sa boîte de coaching. À la fin de chaque émission, j’emporte les fiches chez moi. Ce détail aura son importance.

J’ai donc deux jobs. L’un au bureau, l’autre auprès du Président lui-même, qui ne se montre que très rarement dans les locaux de l’entreprise. Je ne me plains pas, la charge de travail ne me dérange pas. J’accomplis bien mes missions, et après mon stage, le Président décide de me conserver. On me propose un contrat d’auto-entreprise provisoire, présenté comme « une faveur », avant une embauche en CDI en septembre 2015. Nous sommes en janvier, je ne me méfie pas. S’il faut attendre 8 mois pour un CDI, why not ? D’autant que l’auto-entreprise est un statut indépendant, qui me laisse m’organiser comme je le souhaite.

 

Accrocs, à cran

Au cas où, je cherche des opportunités de CDI en parallèle. Mon entreprise est domiciliée chez moi, je peux donc caler des rendez-vous professionnels de temps en temps, tout en accomplissant mon double travail. Premier accroc : SMS du Président, qui me réprimande sèchement sur mon absence ponctuelle du bureau. Je comprends un brin trop tard que ce contrat d’auto-entreprise est un contrat déguisé, qui permet à l’entreprise de payer moins de charge et de rémunérer ses petites mains comme elle l’entend.

Et justement, deuxième accroc : la rémunération est très faible : 500 euros de la part de la boîte à qui je facture 5 articles par mois pour faire le compte, et 500 euros en liquide du Président. Sauf que ce dernier, ne venant jamais au bureau, oublie fréquemment de verser le complément. Je me retrouve à boucler certains mois à 390 euros nets… Soit moins qu’un salaire de stagiaire. C’est bien simple, en comptant le budget transport et déjeuner, je paye pour travailler. Mais selon le Président, « je mets en danger la structure de coût de l’entreprise avec mon salaire ».

Je ne dis rien. Naïveté certes, mais je tiens toujours à mon contrat en septembre. Je pense le Président de bonne foi. « Fiston, tu fais du bon boulot, en septembre je t’embauche, ta situation est difficile tu ne peux pas rester comme ça ».

Aussi je redouble d’ardeur à la tâche. Le travail ne manque pas. Je fais désormais partie de la boîte. Le Président m’en demande toujours plus. D’autant qu’il prépare un nouvel ouvrage, qui sortira en septembre 2015, et je vais devoir l’aider. « J’ai des journées de folies, je me lève tous les matins à 6h, je finis tard, il faut que je puisse compter sur toi ». Pour gérer son emploi du temps, je sais que c’est un tissu de mensonges. Je me demande pourquoi il me ment à moi, alors que j’ai son emploi du temps sous les yeux. Je n’y prête guère attention, connaissant le penchant permanent du Président pour l’affabulation et l’exagération.

J’avais déjà fait office de documentaliste pour certaines parties de son ouvrage précédent, paru en janvier 2015. On remet le couvert, mais cette fois-ci, je source tout le livre, et j’en rédige une partie. Le Président est en retard, me met la pression. Les soirées et les week-ends deviennent pour moi une hypothèse. Au bureau, je fais des siestes de 20 minutes lors de la pause déjeuner pour récupérer. On est bien loin du statut d’indépendant… Je me dis « tiens bon, pense à ton contrat en septembre, et aux royalties du livre ».

Grave erreur. J’ai beau avoir documenté tout le livre, l’avoir relu, avoir corrigé les innombrables approximations du brouillon, avoir écrit toute la partie pratique, celle où l’improvisation ne suffit pas : rien. Tout juste une ligne de remerciement à la fin du livre. Pas un centime. Pas très classe, surtout.

 

Descente aux enfers

Et puis, petit à petit, tout part en vrille. Je ne reconnais plus le Président, je ne reconnais plus le mec qui m’avait embauché pour « partir à la guerre », convaincre et aider des gens. Je ne reconnais plus l’homme qui m’a invité chez lui en Bretagne, lors d’une tournée de dédicace sur ses terres.

Je n’ai jamais été un idéaliste. Mais je croyais en son discours écologiste, social. Impossible de faire semblant d’y croire plus longtemps. Le grand écologiste refuse de prendre les transports en commun. Même pour 300 mètres, il utilise son scooter. Tout en faisant la leçon à d’autres sur les réseaux sociaux. De même, il s’affiche en fervent défenseur de la cause animale sur Facebook, et parade au bureau avec des Weston en cuir à plusieurs milliers d’euros. Il se dit bouddhiste, avoir trouvé la paix au Népal, et se répand en frasques que je tairai ici. Narcisse comme jamais, il multiplie les photos de lui sur Facebook pour exhiber son corps bodybuildé, allant même jusqu’à poser nu en selfie-mirror. Ses amis blaguent en faisant allusion à photoshop, il le prend très au sérieux et somme ses proches de certifier publiquement sur Facebook qu’il est bien musclé. Tout l’inverse de ce que la boîte qu’il préside préconise, mais peu lui importe, l’égo prévaut sur tout. Et quand on connaît l’origine de la musculature, cette attitude a de quoi dégoûter. Réellement. Il accuse tour à tour les salariés de ne pas être à l’heure, d’être « des petits fonctionnaires », alors que cela fait des mois qu’on ne l’a pas vu au bureau. Il me confie que l’un a été en retard 17 fois. Le lendemain c’est 27 fois. Il affabule de plus en plus, impossible de lui faire confiance sur quoi que ce soit.

Le quotidien jette désormais une lumière crue sur les dérives d’un patron devenu diva mythomane, qui méprise profondément les petites gens en privé, ou encore ses collaborateurs qui n’ont pas fait d’étude et « ne comprennent pas les mots compliqués ».

Pour ce qui est de ma situation, le Président m’annonce que finalement, je n’aurai pas de CDI en septembre. « Mais c’est pas grave mon coco, on fera ça en décembre. Et puis ne te plains pas, tu as de la chance ».

De la chance… Je reste avec mon salaire de misère à effectuer un travail colossal. Un article minimum par jour, les fiches Comment ça va bien, recherche de nouveaux sujets, rattraper les erreurs du Président à l’antenne, tantôt nègre, tantôt documentaliste. La pilule a de plus en plus de mal à passer. Si encore on était honnête avec moi, si on me disait que je n’aurai droit à rien. Si encore on me laissait organiser des rdv professionnels pour trouver un vrai emploi ailleurs.

Les mois défilent. Le Président a disparu de la circulation. Il passe de temps en temps au bureau, pour y donner très fort quelques appels avant de repartir comme un coup de vent. Il est devenu étranger au travail de l’équipe. Ses interventions relèvent du grotesque. Entre ses voyages à l’autre bout du monde, son absence remarquée, ses mensonges incessants, sa non-maîtrise des sujets qu’il aborde, il perd pied. Il a changé. C’est une diva. Il claque son fric, il le vomit à la tronche de ses employés. Il en menace certains, envoie des messages durs sans jamais se rendre compte du travail accompli par qui que ce soit. Complètement déconnecté, perdu dans ses frasques, son comportement relève de celui d’une rockstar. Il ne travaille plus, multiplie les erreurs à l’écran. Son discours devient ingérable. S’il n’avait jamais été très au point sur les arguments bien-être qu’il avançait, manquant cruellement de rigueur comme de recherche, il parvenait toujours à s’en sortir par son petit côté charmeur. Mais là, personne ne peut plus faire semblant. La rédactrice en chef de l’émission, après une chronique sur la vitamine C particulièrement mauvaise, vient me voir : « Pierre, il lui arrive quoi à ****** ? Il se prend pour qui ? La TV c’est pas le club med ! T’arrives pas sans bosser pour lire des fiches ! ». Je prends plus ou moins la faute sur moi. Je le couvre. Je ne sais même pas pourquoi je fais ça.

 

Plagiat, texto, viré

La supercherie est totale quand, par hasard, je me replonge dans le livre que j’ai contribué à écrire et à documenter. Le Président ayant fait une énième bourde sur des chiffres de son livre à l’écran, je vérifie en recoupant avec des sources sur le web. Et là, je découvre le pot-aux-roses : tout le paragraphe du livre est plagié de l’article web que j’ai sous les yeux. Pas qu’un peu ! Un recopiage en bonne et due forme, mot-à-mot. Curieux, je pousse un peu plus loin. Sans surprise, je me rends compte que la partie dont l’écriture incombait au Président est truffée d’un copier-coller éhonté.

Plus tard, il tentera vainement de se justifier. Il me dira qu’il n’a fait que recopier des fiches CCVB. Fiches qu’il m’avait en effet demandées lors de la préparation du livre… mais que je ne lui ai jamais remises. Je les contemple à l’heure où j’écris ces lignes, en me demandant bien comment il aurait pu les recopier à distance… D’autant qu’elle n’ont rien à voir (j’ai vérifié), avec les passages plagiés du livre… Un mensonge de plus. Une habitude chez cet homme qui pense, de ses gros sabots, tromper un monde qui se détourne progressivement de lui.

Je me pose quelques instants, et tente de réfléchir. En plus d’un an chez cette start-up, je n’ai jamais vu mon patron travailler. Rien. Tout juste un business-plan jeté au dos d’une enveloppe. Je ne l’ai pas vu écrire une ligne, effectuer une recherche, avoir une idée. J’ai toujours effectué le maximum à sa place. Et voilà que le reste, c’est du copier-coller ? Absence de travail, de rigueur. Exagération systématique de toutes les données, de tous les chiffres, pour que les gens adhèrent au discours. Tout est faux, la devanture est bien garnie, mais la boutique est résolument vide.

Je tente de me raccrocher aux branches. Mais le Président m’annonce de nouveau que je n’aurai pas de CDI en janvier. Le vase est bien rempli, il n’attend plus que la goutte d’eau. Elle vient le jour où il me demande d’effectuer un travail monstrueux pour lui : une synthèse que des cabinets consulting factureraient à plusieurs milliers d’euros. Pour la première fois, je dis non. Je rappelle ma situation, je rappelle mes 390 euros de salaire, je rappelle que j’ai la gentillesse de ne facturer que 5 articles par mois, soit 5% de mon travail réel. Le lendemain matin, la sentence est sans appel : viré, par texto. « Nous ne sommes plus sur la même longueur d’onde ». En effet.

Aussi, tout en restant professionnel, je lui dis tout ce que je pense. Combien il est déconnecté, gangréné par son appât d’un argent qu’il jette par les fenêtres, combien il est devenu ingérable, hautain, insupportable, à l’opposé des valeurs qu’il défend. En retour, j’aurai droit à des menaces physiques et des insultes.

 

Tout ça pour quoi ?

Tout balayer d’un revers de main n’a aucun sens. J’ai travaillé pour une grosse émission, j’ai écrit tous les jours pour la télévision. J’ai touché du doigt la notoriété par égo interposé, j’ai compris que les têtes tournent plus vite qu’on ne le pense. J’ai compris que la lutte contre la malbouffe méritait mieux que les chevaliers décadents qu’on lui sert. J’ai acquis une vraie expertise en matière de nutrition, de préparation physique.

Mais surtout, j’ai appris de la plus belle des manière à mieux appréhender le monde du travail. Par le biais de l’auto-entreprise, mais aussi en observant le comportement du Président. Les compliments, ça ne coûte pas cher. Moins qu’un salaire, en tout cas. On vous fait croire que vous êtes digne de confiance, important. J’ai eu assez d’égo, de naïveté pour le croire. Je plaide coupable. Pour le reste, que ceux qui se sentent concernés fassent leur examen de conscience. Il paraît qu’ils sont bouddhistes, ça devrait aider.

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4 réflexions sur “Lui, Président ?

  1. Article étonnant car tout est fait pour ne pas nommer mais tout est présent pour dire qui est le président.
    Cela explique donc l’article précédent et le besoin d’aller toujours plus loin, plus vite.
    Vous allez pouvoir tourner la page et vous projeter vers de nouvelles aventures.

    • En effet. Vous savez, ayant déjà fait l’objet de menaces physiques de sa part, je le sais irrationnel au possible. Donc je me couvre légalement. j’ai tout gardé, les textos, les mails. Je sais que dans les jours qui viennent, une campagne de décrédibilisation va être menée contre moi. Vous allez en entendre de toutes les couleurs. Mais les faits, eux, ne mentent pas. Et leur confrontation fera leur petit effet, je vous le garantis.

  2. C’est fait du bien de vider son sac, il faut garder le meilleur de cette expérience professionnelle, n’oubliez pas que la roue tourne si vous le voulez vraiment, ça dépend de vous …

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