Ma synesthésie

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C’est un drôle de mot, un peu trop long, un peu trop sifflant à mon goût. C’est un mot qui décrit un comportement, une façon de percevoir l’environnement de manière très, trop sensitive. Et puisque j’en ai assez de réécrire ces deux premières (mauvaises) phrases, je vais tâcher d’être meilleur et de tout bien dire. Maintenant, là, tout de suite.

La danse des signes

Il y a les lettres. Elles dansent dans ma tête, juste au-dessus de mon front. Je les vois, yeux ouverts ou fermés. Les chiffres sont là eux aussi. C’est un joyeux petit monde, qui s’aime et se déteste, qui bruit d’amitiés fraternelles et de haines féroces. Ça baise, ça chante, ça s’énerve, ça se rend service, ça rebaise en chantant. Ça vit. Là, j’ai peut-être perdu la moitié de mes lecteurs, qui se demandent dans quel délire de scribouillard extatique ils sont tombés. Il faut dire, parler de ça sans passer pour l’illuminé du coin, c’est pas simple. Diablement intéressant, mais difficile à partager. Passer pour un fou, c’est pas un problème. Ceux qui vous diront l’inverse en meurent d’envie. Le gros problème, c’est qu’aujourd’hui passer par la case folie semble être un devoir, quitte à la feindre, pour tout écrivain/artiste qui ne se respecte pas. Alors me retrouver classé, avec cet article, parmi les chercheurs infatigables d’attention, ça me ferait un peu chier, tu vois ?

En clair, et pour faire un brin scolaire, l’étude des comportements a donné à ma danse des signes le nom un peu barbare de synesthésie. J’en parle ici, parce que c’est la source de mon encre. J’ai mis du temps à le comprendre. Voyons si en l’écrivant, je le comprendrai toujours.

La synesthésie, c’est inné, cela peut être parfaitement inutile comme parfaitement génial, mais c’est surtout une appréhension du monde totalement différente car totalement sensorielle. Parfois, cela s’apparente à un trip sous LSD. Parfois, à un tableur de comptabilité dans lequel on classe ses idées par code de couleur. Du tout au tout, mais toujours un tout.

Si mes souvenirs de filière littéraires sont bons, je crois que la synesthésie fut inventée par les poètes français du XIXème siècle pour décrire un croisement de sens. « Une saveur criante », « Un mur d’un rouge sucré » etc. La vue décrite par l’ouïe, par le goût, par l’odorat… Le principe est simple, et débouche sur des métaphores saisissantes. Puis la synesthésie est passée à la psychanalyse. Les sens sont associés aux lettres, aux chiffres. Avec toutes les déclinaisons possibles. L’alphabet est coloré, les chiffres de même. Et l’expérience se poursuit aussi loin que le cerveau humain peut créer, imaginer.

Révélation

Bref, je suis synesthète. Je ne suis même pas sûr que le mot existe, mon Word vient de me le surligner en rouge. Word, je te déteste. Tu viens de surligner en rouge ce que je suis. En même temps, Word est aussi surligné en rouge. Word word word word. Prends ça dans ta gueule, gros con. Ce qu’il faut savoir, c’est que la synesthésie se remarque souvent tardivement. Le sujet pense que tout le monde voit les mêmes choses que lui, utilise les mêmes représentations mentales. Jusqu’au jour où il s’aperçoit un peu par hasard que sa conception du monde est différente.

Moi, je me suis rendu compte de la chose lors d’un voyage en Angleterre. Je prenais des cours. La prof nous fait passer un document sur la synesthésie, pour nous faire parler, échanger. Un cours d’anglais et de prise de parole assez banal, somme toute. Pour moi, c’est une révélation. Merci Josephine (la prof), sans toi je ne saurais peut-être pas qui je suis ! Le polycopié, je le dévore. J’y retrouve ma façon de penser. Trait pour trait ! Les chiffres et les lettres qui « vivent » dans l’espace, avec des couleurs, des températures, des odeurs différentes. Des affinités aussi entre eux/elles. Le bleu arrogant, le noir fidèle d’humeur égale, les voyelles brillantes, les consonnes à la ramasse. Je pourrais vous parler des aventures de mes lettres et de mes chiffres pendant des heures. Chacun(e) a son histoire, sa vérité, ses mensonges. Et dans la petite salle de cours sans fenêtre du fond d’un jardin anglais, tout cela fait soudain sens. Mon bordel s’organise, et ce pour la première fois. Je me comprends enfin !

Mes bizarreries de plume

Alors forcément, quand j’écris, c’est toujours un peu spécial. Il ne s’agit pas seulement de coucher sur le papier des mots, des lettres identiques à ceux et celles utilisés dans d’autres papiers. Oh que non ! Selon qu’une lettre est avant une autre, tout peu changer ! Son humeur, sa couleur, sa température. Idem pour les chiffres. Le 8 de 78 est nettement plus clair et conciliant que le 8 de 108. Celui-là, je le déteste. Ni fait, ni à faire, il sent la rose, et j’aime pas ça. Le premier « a » de astronaute est arrogant, clinquant, bling-bling. Il est d’un blanc plâtreux que j’exècre. Le second « a » du mot astronaute est lui influencé par le « u » qui le suit, d’un bleu profond. Il s’habille de reflets bleutés, ça me fait toujours penser à la banquise. À chaque fois que j’écris ce mot, je sens le froid sur mon avant-bras droit.

L’écriture est l’expérience synesthétique ultime. Tu écris, tu imagines les mots avant de les écrire. Fatalement, cette étape te renvoie à ton monde intérieur, les mots s’entrechoquent. Tu vas en choisir un plus qu’un autre parce qu’il est plus en forme, parce ses lettres se sont réconciliées la veille. Tu vas choisir une mot qui se finit en -ose ou en -ome parce que tu as faim au moment où tu écris, et que ces lettres sont le bruit d’une mâchoire qui se ferme en douceur. C’est le bruit d’un mec qui mange de la pâte d’amande. Peut-être même que tu vas te relever pour aller en gober une. Tu vas adorer truffer ton récit d’accents circonflexes parce qu’ils sont tellement rassurants, rares mais précieux, qu’ils embelliront tes mots. Tu vas éviter les « s » sifflants, les « a » provocateurs. Eux ne créent que conflits et aigreur, sabotent le rythme de la prose. Tu ne te demandes même plus si tu fais bien de suivre cet instinct absurde, ces histoires imaginaires. De toute façon, elles te rattrapent. Alors tu te laisses porter par le rythme de tes sensations, et franchement, tu bandes.

Un peu dingo

Ça va loin, parfois. Je me demande si je ne suis pas un peu dingo, parce que ces histoires de trahisons, amitiés, haines entre mes chiffres et mes lettres, c’est culpabilisant. Quand tu le vis au quotidien, il faut te pincer pour te rappeler que tout ça a beau être inné, que tu ne décides pas de le penser, ça ne sort pourtant que de ton imagination. Il n’y a pas de volonté initiale de me dire, tiens, aujourd’hui « m » fait la guerre à « t ». Je contemple la chose, je ne la crée pas. Mais si, justement, je la crée, je dois bien la créer quelque part, sinon c’est de la folie. Bref, je me pince sinon je m’interne.

Je me pose un tas de questions. Y a-t-il une explication valable, scientifique, à tout cela ? Je trouve des ponts, des liens, qui me font douter du caractère non-déterminé de ma synesthésie. Par exemple, le 5 est jaune pour moi. Un jaune très précis, presque ocre, affirmé, puissant, irradiant, que je reconnaîtrais entre mille. Le « e » est exactement du même jaune, or le « e » est la cinquième lettre de l’alphabet. Est-ce une coïncidence, ou est-ce la preuve que tout n’est pas inné dans ma synesthésie, et qu’il y a bien quelque part une once de logique, et donc de matrice créatrice ? Cela me rassurerait, même si cela enlèverait au caractère un peu mystique, et il faut bien le dire bandant de la chose.

Il est évident que mon goût pour la plume et le jeu avec les mots vient de là. Mon goût pour l’Histoire aussi. Je « vis » réellement la frise des dates qu’on apprend besogneusement à l’école. Pour moi, cela a toujours été une sorte de serre-tête que j’ai, qu’il me suffit de lever les yeux pour contempler. C’est la première fois que je trouve l’image du serre-tête pour décrire mes dates. J’en suis très fier, c’est exactement ça ! J’y vois les dates historiques, les faits d’armes, le moments importants, les couronnements, Sylla qui fait couler le sang, César poignardé à coups de stylets, la yourte de Gengis Khan, son code de lois, son palais de bois de Karakorum, les lanternes de la Révolution, Lamrtine en 1848, les peintures d’Hitler, la mort de Jaurès, le char à bœufs de Pepin le Bref, les talons sanguinolents de Louis XIV… Tout se rencontre, chronologiquement ou non, mais prend forme sans que jamais je n’intervienne. C’est troublant, très troublant. D’autant que chaque événement a son « impression », comme si j’y avais été, que je pouvais toucher l’hermine du Roi-Soleil ou boire le lait de jument des conquérants mongols. Des « impressions ». Un peu comme les « impressions » de déjà-vu que nous éprouvons tous. « Impression ». Ce mot m’obsède. Je n’en ai pas trouvé de meilleur. Un cocktail fait de couleur, d’odeurs, de sensations, de personnalités, propres à chaque entité. À droite de mon serre-tête imaginaire, imprimé dans son tissu, j’ai une mappemonde à moitié bleue, à moitié ocre. Bleue pour l’Occident, ocre pour l’Orient. N’allez pas y voir un quelconque racisme, je n’ai pas choisi les couleurs. D’ailleurs, les tons changent. Sur le bleu et l’ocre se superposent des nuances assez douces, tirant sur du pastel mais sans la rugosité du trait. Vert pour le continent Américain, bleu pour l’Europe, jaune pour l’Océanie etc.

Ces impressions, je vis avec. Je n’en fais pas ce que j’en veux, ce sont elles qui décident. Mais elles me rendent parfois d’honnêtes services. Plus encore que la prose, c’est dans les vers que la synesthésie trouve sa plus puissante expression. Là, on touche au sublime. L’alexandrin, par exemple, donne à ma danse des signes un rythme magique. 1,2,3,4,5,6-1,2,3,4,5,6. Douze syllabes qui reviennent, un flux/reflux constant, un ressac silencieux qui s’habille de ma respiration. Un souffle, c’est trois syllabes. De là, je crée. Les rimes en -rir sont d’un rouge cru, qu’on entendrait presque grincer. Les rimes en -eur sont d’un bleu vert qui évoque automatiquement un saule pleureur sous la rosée de l’aube. Les rimes en -our, c’est une crème de marrons, suave, sucrée, doucement brune. Les rimes en -ant sont froides, anguleuses, le bleu de la lame tranche dans le vif de la chair. Alors pour composer, c’est un régal. Je joue au puzzle, je remets en place les « impressions », je les échange, pour faire un tout cohérent.

Mauvais génies

Il est très compliqué de parler de cela à quiconque. Non pas que ce soit une souffrance, au contraire, j’adore cette petite particularité qu’est la synesthésie. Je ne l’échangerais pour rien au monde, même quelques centimètres de plus dans le calbar. Très peu savent. C’est un thème dangereux, grisant et frustrant à la fois. Grisant, parce qu’à chaque fois que tu veux en parler, tu as l’envie d’expliquer un truc un peu bizarre, marrant, avec lequel tu vis. Tu as envie de le partager. Sauf qu’il est quasiment impossible d’aborder la chose sans paraître immédiatement imbu de ta personne. Tu joues au génie ? À l’intello ? Ta synesthésie, elle te sert à quoi ? 72x5x47+12 947, ça fait combien ? Tu sais pas ? Alors qu’est-ce que tu viens m’emmerder avec tes singeries ? Bon j’exagère un peu, mais c’est l’impression que j’ai peur de donner. L’image du synesthète est trop souvent réduite à celle des quelques singes-savants dont les médias raffolent. Le livre Je suis né un jour bleu du surdoué Daniel Tammet a jeté une belle lumière sur la synesthésie, mais quand t’es un peu mou du gland sur l’algèbre et que tu te prétends synesthète, t’es pas loin de passer pour un con.

Ce qu’on ne sait pas toujours, c’est que des synesthésies, il en existe de mille sortes. Sans parler des génies, certains ont une synesthésie olfactive, d’autres numéraires, d’autres encore littérales. D’autres, et c’est mon cas, possèdent un peu de tout, mais sans pousser autant chaque spécialité. Par exemple, ma synesthésie littérale s’appuie énormément sur les voyelles. Ce sont elles qui régissent ce petit monde. Elles qui sont associées à des couleurs franches. Les consonnes n’en sont que des déclinaisons parfois trop proches pour que je les distingue. Ma synesthésie littérale est donc beaucoup moins poussée qu’une personne ne bénéficiant que de ce type là de synesthésie. De même, le caractère olfactif ne s’active que très rarement chez moi. Les accords mineurs d’un piano me font monter un goût chaud et un peu rance à l’arrière du nez. Je peux alors sentir la tristesse de la mélodie jusque dans la partie charnue de mes pouces. C’est très étrange, et je concède que cela puisse paraître fou. Mais au quotidien, c’est un fait. Et comme tous les faits, c’est très simple car incontestable. Alors je me dis que tout le monde peut comprendre et s’y intéresser.

 

Je crois que j’ai tout dit. Putain, j’étais pas préparé pour écrire autant. On ne va pas se mentir, je m’étais dit que j’allais la jouer à l’allemande : hyper-organisé, froid, pour enfin bien faire comprendre la synesthésie. Résultat, c’est parti un peu dans tous les sens. Et les sens, c’est l’essence de la synesthésie. Alors, c’est peut-être que finalement, tout va bien ?

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6 réflexions sur “Ma synesthésie

  1. Tout ton récit est vraiment intéressant et tu m’as bien fait rire. La synesthésie est un phénomène incroyable qui mériterait plus de recherches et d’intérêt! Merci de partager ton don, il est incroyable et très bien raconté, j’ai pu ressentir la passion qui t’anime lorsque tu en parles. En bref c’est grave cool!

    • Merci de ce commentaire qui fait vraiment plaisir. Après c’est loin d’être un réel don à la manière des grands matheux qui font de la synesthésie. Dans mon cas je la ressens plus sur l’apprentissage et l’écriture.

  2. C’est super sympa comme article ! Je n’en savais que très peu sur la synesthésie… ça m’a l’air vachement intéressant !
    Mais ne soit certainement pas gêné d’en parler ! Beaucoup de personnes serait curieuses, comme moi, d’en savoir un peu plus… 😛

    • Le truc, c’est qu’il est compliqué d’en parler clairement. C’est inné, donc c’est induit. Partant de là il est difficile d’avoir le recul nécessaire pour bien faire la part des choses entre ce qui relève des perceptions normales, et des perceptions relevant de la synesthésie. Moi aussi, parfois, j’aimerais en savoir un peu plus… merci du commentaire !!

  3. Trop génial ! Ton article est super intéressant, difficile à imaginer, mais ça donne envie de pouvoir vivre ça au moins une fois ! Merci beaucoup pour tous les exemples que tu donnes, ça aide vraiment à comprendre un peu mieux ce que ça peut être !

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