Cinna, c’est politique !

BaronCinna

Corneille, ce génie

Je crois aux génies. À ceux qui d’un trait de plume ou d’un accord, font résonner un monde en nous. Alors aujourd’hui, j’ai décidé de parler de celui que je tiens pour le plus grand écrivain Français. Corneille. Ses alexandrins. Mordants, majestueux, lents, rapides, qui toujours retombent sur leurs pattes ciselées en douze syllabes. Je sais l’exercice malaisé. De Corneille, on connaît le nom, le fameux « dilemme Cornélien », le Cid. Soyons honnêtes, de Corneille on se souvient surtout de quelques heures bien mornes sur les bancs de l’école.

Pourtant, ses écrits recèlent de perles cachées. Sa tragédie Cinna, écrite en 1641, est la plus parfaite illustration du trésor qu’est la littérature Française. Là encore, je sais le reproche que l’on fait souvent aux tragédies classiques de Racine et Corneille. Un genre trop balisé, où l’intrigue n’est pas des plus passionnantes. Une unité de lieu, d’action, et de temps par trop étouffantes. En clair, un genre élitiste, ennuyeux, pour lequel il faut s’armer de patience et de bâillements. D’autant plus que la grande particularité des tragédies classiques, c’est qu’elles proposent invariablement une fin malheureuse, cruelle, mortelle pour le héros. Tout y mène. Les péripéties sont vaines, et ne font qu’aggraver le sort des personnages. Ce déterminisme n’incite guère à l’excitation, il faut bien le dire. Dès lors, je comprends parfaitement le dépit des élèves à qui l’on impose, sourcils froncés et baguette sévère, de lire une tragédie pendant les vacances, avec contrôle à la rentrée.

Tragédie pas si classique

Arrêtez tout ! Oubliez tout ! Cinna, c’est tout l’inverse ! C’est la révolution en vers. Une tragédie, certes, mais qui déroge à quasiment tous les codes imposés par le genre. La qualité des vers est absolument démente. Quand, comptant sur nos doigts malhabiles, nous peinons à écrire deux alexandrins, Corneille se permet de varier les registres de langage en fonction des personnages. Mais surtout, derrière l’histoire d’amour mielleuse qui unit Cinna à la douce Émilie, Corneille développe une vraie théorie politique sur l’exercice du pouvoir. Théorie qui malheureusement passe sous le nez de ceux qui s’entêtent à aborder la pièce comme une tragédie fantaisiste voire ratée de l’écrivain, car dérogeant à l’obligation d’un dénouement malheureux. Comme si le génie s’abordait par la règle !

Au fil des vers, Corneille bat un sentier imbattu. Mais avant d’entrer dans le pourquoi du magnifique, quelques mots pour résumer l’œuvre. C’est le Figaro littéraire qui en parle le mieux : Émilie, élevée et protégée par Auguste, n’a pas pardonné à l’empereur d’avoir fait mourir son père. Elle se promet à Cinna si celui-ci tue Auguste. Cinna craint un moment de perdre cette occasion de la mériter, car l’empereur exprime sa lassitude du pouvoir et envisage d’abdiquer. Cinna l’exhorte à rester au pouvoir afin d’avoir le prétexte de l’immoler. Mais son complice Maxime, qui aime aussi Émilie, pénètre ses intentions et charge son confident Euphorbe de dévoiler le complot à Auguste. Dès lors, la décision que va prendre Auguste est jusqu’à la fin le fil rouge de la tragédie : punir ou pardonner ?

Cinna aime Émilie. Émilie aime sa vengeance. Il faut tuer l’empereur Auguste pour que mariage se fasse. Mais celui-ci découvre le complot. Alors, que faire ? Voilà l’intrigue débarrassée des à-côtés. Nue, elle révèle de suite une nature surprenante. On aurait pu penser qu’une fois de plus, cette tragédie classique allait proposer un amour impossible. Histoire d’amour il y a bien. Mais Corneille prend très vite un long détour dont il ne reviendra jamais, pour aborder un thème passionnant : le pouvoir. Auguste, empereur tout-puissant, fera-t-il parler l’homme ou l’homme d’Etat ? La folie de la clémence, ou la raison d’Etat de la vengeance ? Dilemme extraordinaire en ce qu’il renverse totalement la hiérarchie des mœurs. La raison est associée au sang de la vengeance, la déraison au sang qui ne coule pas. D’ordinaire, les tragédies classiques obligent le héros à tuer pour préserver son honneur, bien qu’il ne le souhaite pas. Ceci précipitant leur propre chute, et la fin de leur amour impossible. Ici c’est l’inaction d’un Auguste trop bon ou trop las qui lui peut être fatale. Façon déguisée de dire, pour Corneille, que le pouvoir absolu chamboule toutes les valeurs morales. Au cœur du XVIIème siècle, Cinna est donc résolument bien plus qu’une amourette récompensée. C’est le miroir de son temps : un vaste questionnement sur le pouvoir.

Dilemme cornélien caché

Ce qu’il y a de fort, de beau, d’intelligent dans cette pièce, c’est qu’elle est emplie de malice. Si je devais utiliser une image, je dirais qu’elle avance dans l’ombre, à pas de loup. Et que lorsqu’on referme le livre, on se rend compte petit à petit que sous ses airs innocents, cette tragédie gentillette de prime abord constitue un réel traité politique sur le pouvoir. C’est un des rares textes de divertissement qui aborde en profondeur la dualité entre l’homme et sa fonction. Entre l’homme Auguste, brillant, fin, interrogateur, et sa fonction, qui ne l’autorise point à douter.

Là est le socle de la pièce. Cet homme, qui peut tout, doit-il user de sa force ? N’est-ce pas justement parce qu’il peut tout qu’il doit se réfréner ? « Qui peut tout doit tout craindre », s’exclame-t-il dans une tirade magnifique à l’Acte IV. Son bras est trop fort pour être celui d’un homme. Homme qu’il reste bien malgré lui sous l’armure.

Aussi, s’enfermer dans une lecture traditionnelle de Cinna revient à passer à côté du réel dilemme cornélien de la pièce. Celui-ci n’a rien d’une histoire à l’eau de rose. L’amour de Cinna n’a que très peu d’intérêt. C’est un prétexte. Le combat qui se joue dans le coeur d’Auguste, empereur tout puissant aux prises avec sa condition d’homme simple, voilà qui donne tout son sel aux vers de Corneille. Au passage, cette théorie est appuyée par le titre de la pièce dans son entièreté : Cinna, ou la clémence d’Auguste. Auguste et ses scrupules sont au centre de la réflexion politique qui agite la pièce du début à la fin, puisqu’il leur est fait honneur du titre de l’œuvre.

Auguste, ce héros

Souvent les analystes s’étonnent de cette pièce de Corneille, de sa forme. Combien de fois n’ai-je entendu « C’est étonnant ! C’est une tragédie qui finit bien pour le couple d’amoureux et donc le héros principal, Cinna. Finalement ce n’est pas une tragédie. » Sauf que si l’on aborde la chose sous l’angle que je viens d’exposer, celui de la politique d’Auguste, alors la tragédie prend tout son sens. Auguste, en faisant preuve de clémence, perd son pouvoir. Il laisse ceux qui projetaient de l’assassiner libres. Pis encore, il exauce leurs vœux en les mariant. Il perd d’un coup son empire sur les âmes et son Empire sur Rome. Lorsqu’on connaît l’histoire romaine, on sait combien cela est synonyme d’un arrêt de mort.

La tragédie est là, profonde, violente. C’est un homme face à lui-même. Son miroir lui renvoie l’image d’un empereur tout puissant, craint de tous. Pourtant, il décide de faire le pari de l’amour de ses sujets, plutôt que celui de la peur. Corneille repose ici les problématiques du Prince de Machiavel. L’homme Auguste en est venu à détester son reflet. Sa lame a fait couler tant de sang. Et Corneille de nous rappeler à la dérobée, à une époque où l’on guerroie de massacres en massacres, qu’il n’est de pouvoir sans meurtres de masse. Brillant.

Et Cinna dans tout ça ? Eh bien ma foi, ce n’est pas lui le héros. C’est définitivement Auguste. D’ailleurs, indice de style intéressant, Cinna n’apparaît pas grandiose dans la pièce. Sous la plume de Corneille, il manque de l’envergure d’un Cid. Son projet d’assassinat de l’empereur est découvert. À de rares exceptions, ses répliques sont moins soutenues que celles d’Auguste, témoignant d’une profondeur d’esprit douteuse. L’empereur, à l’inverse, dispose de tirades mémorables, d’un style absolument remarquable. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Auguste est le seul personnage de la pièce à changer d’avis nombre de fois. C’est donc le seul dont on suit le cheminement de pensée, les doutes, l’apparente versatilité. « Rentre en toi-même, Auguste », s’invective-t-il. Conscient qu’il doit tuer pour asseoir son pouvoir, il refuse pourtant de céder à la bestialité de sa fonction. Il se souvient de tous les massacres commis au nom de son titre. Son bras ensanglanté, il n’en veut plus. S’il doit mourir sous les coups de Cinna, et bien, « Meurs » s’écrie-t-il. En tuant l’emprereur, c’est l’homme qui renaît.

Penser le politique

Cette pièce, d’un point de vue pédagogique, est un outil d’émerveillement. Une porte ouverte vers l’Histoire, l’épopée romaine, les grands empereurs, la chute de l’Empire qu’on peut presque deviner dans les vers de Corneille. Il suffira d’un empereur un peu trop clément, ou un peu trop cruel, pour que tout le bel équilibre de la pourpre s’effrite et finisse par s’effondrer.

Aussi, je crois réellement qu’on passe à côté de l’œuvre à l’étudier mollement un après-midi pluvieux au lycée. Ennuyer les élèves avec une analyse ennuyeuse. Hormis les dégoûter un peu plus de la littérature… C’est au contraire l’occasion de prouver que la tragédie n’est pas un genre élitiste.

Je pense également qu’il faudrait mettre cette œuvre au programme de quelques cours de sciences-politiques du supérieur. Cela prouverait que du cerveau fécond d’un des plus grands dramaturges peut naître une théorie politique aussi déguisée qu’aiguisée. Puissante car dissimulée. Forte, dérangeante, car récitée en caméra embarquée. On y apprend le pouvoir par la voix d’Auguste, en dormant en son palais. On est loin des scribouillards à la plume incompréhensible pour ne pas dire résolument mauvaise, qui s’écoutent inventer des termes pour justifier leur salaire de professeur. Pour en avoir connu quelques uns, un petit tour sur les strapontins du théâtre ne leur ferait pas de mal. Au lieu d’inventer perpétuellement des concepts en –isme, vides de tout sens mais exposés sur 35h au rétroprojecteur, qu’ils aillent prendre des notes en écoutant l’espace de deux heures les rimes cornéliennes. Leurs étudiants leur diront merci.

Empiler les noms des philosophes sans lever le nez de sa feuille, s’exciter vainement sur les écoles de pensée classées de façon totalement arbitraire, ce n’est pas cela penser le politique. C’est faire fausse route, se perdre dans les limbes de l’égo et du théorique sitôt ingurgité sitôt régurgité. C’est finalement laisser le pouvoir en place dormir sur ses deux oreilles, en oubliant de le questionner, trop occupé à suivre le sentier 1000 fois rebattu de la querelle théorique. Penser le politique, c’est aller le débusquer là où il se trouve principalement : là où on ne l’y attend pas. Dans le réel, dans le subjectif. Dans le palpable, dans le cambouis. Là où ça sent le rance, la souffrance, la sueur et le sang. Dans les doutes d’un empereur suicidaire, fût-il le souverain le plus puissant de son époque. C’est cela le génie de Corneille. Avoir su faire jaillir du politique en choisissant une dynastie volontairement « sans histoire », a priori facile de compréhension. Auguste, sa postérité, la chose est lisse et sans appel. Un empereur omnipotent, puissant, ayant grandi Rome. Et pourtant, c’est dans cette forteresse inattaquable que Corneille décide d’installer son dilemme. Il aurait pu facilement choisir des empereurs décadents, psychopathes, comme Rome en connut quelques-uns. Le choix d’Auguste doit interpeller. Cet Auguste plein de cambouis est un indice de plus de la grosse aiguille sous la petite roche. À chacun d’en tirer le fil qui lui convient. Après tout, ceci n’est que de la littérature.

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