Le regard qui tue

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Sexisme inversé

C’est amusant cette élection américaine. On s’indigne de la dernière sortie homophobe de Trump. On dénonce le racisme profond qui émane de ses discours, et du discours des siens. On raille sa coupe de cheveux ridicule, ses saillies imbuvables contre les femmes. Bien. Très bien même.

Sauf que dans le même temps, on procède par le même raisonnement abject, en faisant d’Hillary Clinton la candidate à soutenir « parce que c’est une femme ». Sexisme inversé. Prêtez-y attention. Combien de papiers, d’articles, de sujets, n’ayant d’autre finalité que de réduire cette élection au sexe d’une des parties ? Le compte est cruel : en s’imaginant défenseurs de valeurs progressistes, on légitime le sexisme le plus primaire. Dès lors qu’on argue qu’il faut élire Hilary parce que c’est une femme, on peut à légitimité égale affirmer qu’il ne faut point l’élire parce que c’est une femme. Combien d’américains voteront Hilary sur ce critère ? Je guette l’enquête, je suis curieux. Et quasiment certain qu’elle sera révélatrice. Le raisonnement est le même pour Obama. Un président noir, le symbole est fort dans ce pays miné par les questions raciales, berceau de l’esclavage moderne. Reste que le réduire à sa couleur de peau, fût-ce pour le soutenir, revient à légitimer tous les arguments racistes inverses. La politique n’a pas de couleur. Que la main qui le presse soit blanche ou noire, le bouton nucléaire reste rouge.

Les moutons sont bien gardés

Qu’on ne s’y trompe guère. Faire intérioriser ce type de raisonnement au plus grand nombre n’est pas vain. Au contraire. Il faut abrutir la masse ahurie de considérations de ce genre. Il faut lui faire examiner la question raciale, ou du sexe, pourvu que son regard ne porte pas ailleurs. Qui ira jeter un œil au financement de la campagne d’Hilary Clinton ? Qui se souvient qu’en 2008, l’industrie de l’armement a massivement soutenu Barack Obama ? Qui prêtera attention au programme économique d’Hilary, si elle bat l’odieux Trump ? Ce même programme qui fera en sorte que tu puisses soigner ton putain de cancer pour moins de 70 000 USD ? Personne. L’affreux jojo sera battu. La paix sociale sera sauve. Le riche pourra continuer de s’enrichir, le pauvre de s’appauvrir. Les moutons sont bien gardés.

Il est une récurrente en la matière : toute orientation forcée de l’imaginaire collectif a pour but de faire progresser le marché. Les américaines pourront pleurer de joie parce qu’une femme est élue, elle n’en demeureront pas moins les premières précaires si l’on examine les statistiques nationales (que partagent d’ailleurs tout les pays industrialisés). Les avancées sociétales, et l’on peut élargir la focale à l’Europe, ne font ni chaud ni froid aux places financières qui comptent. Du moment que l’oligarchie en place le reste, alors on peut bien faire croire à la gauche qu’elle l’est encore en lui concédant de sauver l’honneur un soir de mariage pour tous. Le vers est dans le fruit, à tel point que tenir ce genre de discours aujourd’hui passe pour sexiste, raciste etc. pour ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs pancartes, et font le jeu sans le savoir du marché bien-portant.

Des textes politiques, faciles d’accès, nous ont pourtant avertis. R. Dahl en avait commis un très fort sur le choix politique. Toujours s’interroger sur les décisions qu’on semble confier au citoyen. Le vrai choix n’est pas de choisir entre deux options immuables. Le vrai choix est précisément de choisir les options à départager. Tous ceux qui d’argent font maître ont intérêt à ce que la populace choisisse entre un raciste et une femme. Réduire le débat à cette pauvreté est dans l’intérêt de ceux qui ne veulent pas vous voir regarder ailleurs.

Ça bouge

Impossible de ne pas noter un frémissement. Que dis-je, une lame que je crois de fond. Sanders n’est pas un épiphénomène. Surtout dans une société américaine ou tout ce qui se rapproche du communisme de près ou de (très) loin est vomi. Qu’un homme comme cela, avec son passé militant socialiste, puisse à ce point souffler le chaud sur la nuque de Clinton ne doit pas passer inaperçu. Siriza, Podemos, Corbyn, Mélenchon. Avec des fortunes diverses, ces mouvements populaires ou ces dogmes divergents signalent avec force combien la donne change. Petit à petit. Pas à pas. Peut-être pas aussi vite et aussi bien qu’escompté. Reste que l’audit citoyen d’une dette n’est plus une idée folle. Que des travailleurs sont élus en Espagne. Et qu’un ancien militant socialiste gagne l’opinion publique au pays-même de la folie financière. Le signal est là, il ne vacille plus. Trump peut bien insulter les mexicains, l’ensemble de la presse jouer les effarouchés en donnant à ses propos toute la publicité qu’ils ne méritent pas : des gens, comme vous et moi, commencent à se réunir. À consommer autrement. À penser le buen-vivir au quotidien. Point de hippie ni d’utopie. Ici, on cause dette, transition énergétique, pouvoir du salarié aux conseils de l’entreprise, représentation politique. On lit autre chose que les balises gardant notre esprit déterminé. On n’intériorise plus. On le sent. Ça bouge. Le stade de l’invective est dépassé.

Alors, bien sûr, les histoires nationales sont différentes. Les niveaux de politisation également. Je me désolé du niveau de connaissances historiques, politiques etc. des jeunes français. La génération Disney votera pour plus de bonbons tous les 5 ans, ne se souciant guère des coups de fouets le reste du temps. Un gouffre avec l’Espagne, où parler politique n’est pas un gros mot. Avec le Royaume-Uni, où la société est ballotée de secousses sociales en secousses sociales. En France, on vote Marine et on retient les casseurs. En France, on bande tellement sur le monarchisme, qu’on en a oublié que les bonnes idées viennent parfois du forgeron. J’ai franchement peur. Le FN est le premier parti des jeunes. Et comme de bien entendu, les médias adorent ça. Il faut chercher par tous les moyens à prouver que le FN est facho, que son électeur a une case en moins. On en revient toujours au même point : focaliser l’attention sur l’anecdote, pour que le regard ne porte pas sur l’essentiel.

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