Heureux comme un Euro

Ça y est. La page se referme. Chacun l’a lue avec ses yeux, y a écrit quelques lignes d’émotion. De joie ou de tristesse, quelques larmes ont coulé. Le temps du cœur s’éteint et fait place nette à celui de l’analyse. Et lorsqu’il est question de football, impossible de se cantonner à la loi du carré vert. Il faut en déborder. Un événement si important organisé en France est un excellent moyen, amateur de ballon rond ou non, de tirer le portrait parfois un peu moqueur de quelques aspect de notre doux pays.

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Ronaldo : la ripaille des cons

Et si on commençait par la fin ? Que n’a-t-on pas entendu lors de la sortie de la star portugaise, fauchée par Dimitri Payet. Sur l’action elle-même, je ne suis pas certain qu’il y ait faute. Aussi beaucoup ont cru bon d’épingler Ronaldo pour une potentielle simulation, le séant bien carré dans le canapé. Et pourtant, lorsqu’on suit un minimum la Liga, on sait que la façon dont CR7 tombe, dont il se tient la tête, dont il pleure, dont il boitille sur l’action suivante, n’est pas le fruit d’exagérations. Le contact existe, de même que la torsion. Le kiné se précipite et arrache une grimace au joueur en effectuant le test dit « du tiroir » pour vérifier la solidité des ligaments. Le type de lésion dont on peut se prémunir en travaillant sur sa souplesse, sur l’harmonie du schéma musculaire… C’est probablement ce qui a permis à Ronaldo de continuer quelques minutes, en serrant les dents.

Reste que pour toute une partie des supporters bleus, ce fut l’occasion d’exprimer sa bêtise et sa méconnaissance crasse sur sport sur les réseaux sociaux. Sorte de haut parleur géant à la disposition de tous, y compris des plus cons. « Pleureuse », « chouineuse », « ouin-ouin ». Je remarque avec amusement que ce genre de réflexions émane notamment de ceux qui ne connaissent rien ou si peu du football. Mais, se sentant grisés par l’événement, il leur fallait faire plus royaliste que le roi, plus supporter que le supporter. S’imaginant sans doute faire couleur locale en gueulant plus fort que les autres, et ici, en injuriant plus fort que tout le monde ce magnifique athlète qu’est Cristiano Ronaldo. Sans doute est-ce là un bon baromètre de la culture football et sportive de notre pays. Et hier, on ne peut dire que l’aiguille pointait vers le positif. Surprenant ? Pas tant que ça…

Médiacrité

Comme dans tous les secteurs qu’il affecte, ce genre d’hyper-événement grossit les traits. Ce fut le cas d’une presse sportive et généraliste assez décevante, mais encore une fois, dans la droite lignée de sa médiocrité habituelle.

Du côté de la presse sportive, ce fut une nouvelle fois RMC qui tira son épingle du jeu. Infos justes, recoupées. Débats intéressants, argumentés. Comme toujours, à prendre et à laisser, mais chacun pouvait y trouver son compte. On peut ne pas partager les analyses de Riolo et Cie, mais on y apprend beaucoup. Le tout dans le respect absolu des champions que l’on voit évoluer. Le reste de la presse sportive est tombée dans les travers qu’elle emprunte joyeusement à l’ordinaire. Élever des joueurs au rang de stars pour faire le buzz et attirer le tout venant. Pour leur chier dessus dès le premier contrôle raté. Triomphalisme exacerbé, manque de respect de l’adversaire. Faut-il dès lors s’étonner de retrouver la même connerie aux abords des fan-zones ?

Pire encore lorsque la presse généraliste s’est emparée de l’événement sportif. Enthousiasme feint, hyperbole systématique pour avoir l’air encore plus fan que les fans. Bref, les médias ont parfaitement joué leur rôle désormais convenu d’abrutisseurs de masse, et d’apprentis nationalistes décérébrés. Finalement, s’intéresser au sport « ça doit ressembler à ça », devait-on se dire en conférence de rédaction. Pauvreté d’analyse, extrapolation à la politique, lieux communs recyclés : nous eûmes le droit à tout. Et par pitié, qu’on arrête de « voir des signes » de partout, pour faire vendre du papier. C’est la grande mode des médias sportifs ou non, ce qui permet de s’abstenir d’analyser la réalité des matchs. Utile quand on n’en n’a point les compétences.

Cependant, ce couplet quelque peu énervé ne doit pas faire penser au lecteur que je me range du côté des experts qui ne jurent que par l’enclos fermé des spécialistes. Comme en toute chose, l’amateurisme et le profane sont souhaitables. Le discours blasé, cynique et élitiste : très peu pour moi. Je crois simplement qu’on n’est pas forcé de servir des plats réchauffés et dégueulasses à ceux qui ont faim d’apprendre. Le public mérite mieux que les marronniers éternels d’une presse qui masque de plus en plus difficilement son manque cruel de compétence(s).

Géométrie variable

Ici, j’ai envie de vous raconter une anecdote, pour mieux saisir ce que je pense des supporters à géométrie variable. C’était il y a tout juste un an. L’équipe de France féminine de football était éliminée en quart de finale de la Coupe du monde. J’étais alors gentiment invité à une soirée mondaine, chez une vedette du petit-écran. Le tout-Paris télévisuel s’y pressait, et discourait joyeusement autour d’une table très bien fournie. L’hôte du jour avait cru bon d’allumer la télévision dans le salon, pour faire profiter à tout le monde du match (contre l’Allemagne, déjà). Il faut dire, c’était la mode du moment. Il fallait, pour être dans le coup, se préoccuper des résultats des Bleues, et arborer fièrement le drapeau tricolore. Avec jamais très loin, cette idée que « elles, au moins, elles se donnaient, pas comme ces feignasses de l’équipe masculine ». (Reniflement pour faire plus d’effet). On ignorait à peu près tout d’elles, jusqu’à leurs noms. Mais chez la gauche qui s’imagine populaire, supporter des Noirs et des Arabes, surtout si ce sont des femmes, ça ne mange jamais de pain.

Arriva le moment fatidique des tirs au but. Et tout ce brave petit monde de rivaliser d’encouragements des plus divers. C’était à qui crierait le plus fort, à qui montrerait le mieux son soutien. Non sans demander à la volée : « au fait, qui c’est qui joue en bleu et qui c’est qui joue en blanc ? » Aussi, quand le dernier tir au but condamna la France, on pouvait lire sur les visages une émotion terriblement profonde, accablante… et surtout terriblement mal jouée. La vague des Bleues était passée, il allait bien falloir trouver autre chose pour briller en société.

Le tableau est d’autant plus drôle quand j’y repense, que l’hôte du soir lui-même s’est fendu il y a quelques jours d’un tweet « Vous regardez pas le foot quand même ! ». Faut pas déconner, le foot, c’est pour les beaufs. Nous on chemine en Weston et on titube au champagne, tu comprends.

Bien sûr, cette petite tripotée replète et très satisfaite d’elle-même ne saurait être représentative de la majorité des Français. Bien sûr. Mais l’anecdote que je viens de raconter sert surtout à élargir un peu la focale. Et à se souvenir de ceux, armés d’un discours défaitiste, qui jusqu’à hier soir feignaient le désintérêt cynique. Il fallait être dans l’air du temps, celui du french bashing par principe, du football bashing par principe. C’est d’ailleurs en suivant ce fameux air du temps qu’ils sont devenus, jusqu’à hier soir, de fervents supporters bleus.

Et le foot, dans tout ça ?

Que dire, sinon pour commencer par féliciter notre équipe ? Le pari n’était pas gagné d’avance. Malgré la défaite, le contrat est rempli. Je crois que nous avons fait du mieux que nous le pouvions. Et je ne suis pas certain que nous pouvions espérer beaucoup mieux que ce parcours. Les analyses bâclées qui ahanent combien nous « méritions » plus que le Portugal me font sortir de mes gonds. Le haut niveau se fiche pas mal de la notion de mérite. Sans quoi nous ne serions d’ailleurs peut-être pas arrivés en finale. Le haut niveau, c’est se mettre dans les meilleures dispositions possibles pour produire ce dont on est capable. C’est l’humilité de savoir aussi qu’il est des choses qu’on ne peut réaliser. Le Portugal et son excellent entraineur ont en cela réussi le coup parfait. S’ils avaient 1 chance sur 10 de remporter le titre avec ce fond de jeu, bravo à eux d’avoir tout fait pour se mettre en condition de saisir cette chance. Leur coach n’est pas surnommé le cerveau pour rien. Le travail défensif, de réduction des espaces, est admirable. À l’image de ce que fut celui de l’Italie. Avec une meilleure projection vers l’avant encore. La génération dorée du Portugal tient enfin son trophée, bravo à elle. Cristiano Ronaldo est accessoirement double champion d’Europe. Il n’y a pas de hasard…

Quant à nous, je nous crois en excellente voie vers de nouveaux succès. Nous avons enfin accompli notre mue vers le football technique, à l’instar d’un Griezmann étincelant. Lui dont les centres de formations français ne voulaient pas, parce que trop fluet. Que chacun regarde bien les mensurations d’un Xavi, d’un Iniesta, d’un Isco, d’un Draxler, d’un Silva, d’un Kimmich, d’un Agüero, d’un Messi, d’un Fabregas, d’un Navas, d’un Payet, d’un Özil, d’un Pedro, d’un Verratti, etc. avant de pondre des analyses bidons. Au passage, que ceux qui mettent un mur entre le football technique et le football tactique se détrompent : il faut une qualité technique monstrueuse pour mettre au fond les occasions quand elles sont rares. Il n’est pas de football honteux. J’aime autant l’idéologie de Conte que celle du Barça. Chacun joue avec ses armes, et quand c’est bien fait, il faut applaudir.

Reste à savoir dans quelle direction le football évoluera. Je ne suis pas certain que le sacre du Portugal marque la fin de la domination d’une Espagne ou d’une Allemagne sur le monde. Le jeu de possession, pour peu qu’il trouve un peu de verticalité et de percussion, devrait encore faire des merveilles. Pour séjourner de temps à autres à Valence, en face de Mestalla, il est hallucinant de s’arrêter un instant sur le niveau technique de gamins de 12 ans. Pas plus de deux touches de balle, des ballons qui arrivent toujours sur le bon pied du partenaire, une science de l’appel et du placement remarquable : les sélections de jeunes de l’Espagne vont faire des ravages. Tous les formateurs vous le diront. Et ce n’est pas un hasard si, sur le bord des terrains en Espagne, on voit souvent des gens en costume venant de toute l’Europe prendre des notes sur les techniques de formation. Impossible de dire si cela sera suivi de titres pour une Roja en reconstruction, d’autant que j’ai le plaisir de constater que notre formation, depuis 2010, a emboîté ce pas. Notons que le meilleur joueur de l’Euro, est totalement Espagnol dans son football. Aussi, si nous pouvions pour un temps abandonner les analyses toutes faites, admirer la qualité quand nous l’avons sous les yeux, éviter d’enterrer des joueurs/pays/styles de jeu, alors peut-être pourrons-nous accepter avec plaisir la magnifique incertitude du football. La religion du foot se transforme en philosophie de vie à qui veut bien faire l’effort de penser par soi-même.

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