Voyage en start-upie

 

Si j’ai cru bon de reprendre la plume, c’est pour livrer un jugement moins personnel, plus reculé, sur mon expérience en start-up. Auteur durant un an et demi d’une figure de la télévision, j’ai évolué au quotidien dans sa start-up de coaching en ligne. Une expérience révélatrice du terreau idéologique et social sur lequel s’est développé cette petite structure.

Choc de civilisations

Ma came, c’est écrire. Décrire, piquer, caricaturer, transmettre : j’aime penser mon objet, et en faire quelque chose d’à peu près attrayant à lire. Plongé dans l’hyper-instantané du monde de la start up, autant dire que ma capacité d’adaptation fut mise à rude épreuve.

C’est d’abord ça, la start-up : des gens qui n’appellent pas, mais ont des « call », qui ne font pas un point mais « un check up », et qui ne rencontrent pas des gens mais ont « un board ». Le tout agrémenté de « Thanks » et « hello » à toutes les sauces, avec l’accent bien français, s’il vous plaît. Moi qui arrivais avec une très haute estime de ma littérature (et de moi-même, j’en conviens), il me fallu vite mettre le curseur là où on me le demanda dès le premier jour : efficacité.

La petite structure dans laquelle je plongeai alors avait tout d’une petite famille. Un open-space jovial, plutôt jeune, avec le boss et son associé en mezzanine et une demi-douzaine d’employés/stagiaires en bas. On y remet les gens au sport, aux bons produits. J’accroche à 200% au discours fit et éco-responsable du patron principal, tel qu’il le vend dans ses ouvrages et ses chroniques TV hebdomadaires sur France 2.

Reste qu’il me faut m’adapter à ce nouveau monde. Rapide, dynamique, où les tâches se partagent, tournent et préviennent ma plume de toute monotonie. Je suis le nouveau stagiaire. Je ravale mon égo, j’écoute, je prends des notes. Et j’adore ce que je fais !

Écrire tantôt pour le blog de la boîte, pour les chroniques TV du boss, pour le service marketing. Faire le documentaliste pour renseigner au mieux les interventions média du patron. J’apprends tout du fitness, de la mécanique du corps. J’ai bien fait de ravaler mon orgueil, ça fait deux mois que je suis dans la ruche, et je me trouve beaucoup moins con qu’en arrivant. Il me faut faire 30 choses en même temps et c’est très bien ainsi. Je suis persuadé que la start-up est un excellent moyen d’apprendre comment être efficace au travail. Moi d’ordinaire si paresseux, je me retrouve « challengé » dans mes acquis, et forcé de me mettre au diapason d’une structure qui n’attend pas les retardataires.

Le rachat, objectif ultime

La chose qui m’a le plus marqué lors de cette expérience d’un an et demi, c’est le fantasme absolu que représente le business américain pour mon boss. Il ne jure que par ça. D’ailleurs, dans les réunions de motivation des troupes, il répète inlassablement que d’ici 4 ans, si on bosse correctement, on pourrait être rachetés par Google ou la Silicon Valley, que c’est une opportunité financière énorme pour nous tous, qu’on est en train d’écrire l’Histoire et de changer le monde. Passons sur l’excentricité des propos, et concentrons-nous sur ce que cela révèle. Le but n’est pas de devenir un gros, de compter et justement de changer le monde. L’horizon ultime est de se faire racheter par un géant américain… Comme si le plafond de verre de toute structure française consistait en une immense bannière étoilée, pesante, dominatrice, choisissant quel bon élève racheter. Drôle de conception du changement. Surtout lorsqu’on parade à la télévision en révolutionnaire luttant contre les grands groupes américains. Problème(s) de cohérence profond(s).

#paumés

En réalité, j’ai pu constater combien ce genre de décalage était profondément ancré dans la mentalité de l’équipe dirigeante, et notamment du patron « médiatique » de l’entreprise. Tout se veut très américain, en mouvement, mais tout est résolument sclérosé. Discours ambitieux, pour ne pas dire arrogant. Rattrapé inlassablement par les faits, les attitudes quotidiennes.

Anecdote terriblement révélatrice : à la rentrée 2015, je mets avec le community manager de l’époque un « plan réseaux sociaux » en place. Il s’agit de ne pas manquer le virage Instagram où nutrition et sport cartonnent. Alors que nous sommes sur un coin de table à réfléchir, nos propos arrivent aux oreilles d’un des boss. Réaction immédiate : « Quoi ? Tripler des posts Instagram ? Non non non attention, il faut qu’on fasse des réunions, et qu’on fasse valider ça au service marketing qui nous le fera valider à son tour pour qu’on vous le valide en définitive ». Et voilà. Une structure de 10 personnes se retrouve avec plus de carcans administratifs que Bercy. Alors qu’en réalité, il s’agissait simplement de mettre en place une stratégie hashtags cohérente, de développer les photos de making off lors des tournages, et d’envoyer des messages personnels et motivants aux coachés via la personnalité publique qu’était notre patron. Une chance dont ne disposent pas nos concurrents.

Résultat des courses : nous nous retrouvons à poster une pauvre citation tous les 2/3 jours. Quoi de moins personnel ? Quoi de plus déshumanisé, automate ? Notre équipe dirigeante a 40 ans passé, et ne comprend rien aux dynamiques des réseaux sociaux. Pis encore, elle ne fait aucun effort d’amélioration, sûre de son fait. Sans surprise, nous loupons allègrement le virage Instagram. D’ailleurs, il y a peu, la presse nationale recensait les boîtes les plus influentes de fitness sur les réseaux sociaux : tous nos concurrents y figuraient, mais pas nous. Les réseaux sociaux ne sont pas un vaste champ de liberté sur lequel on sème à l’envi des posts bouche-trous. Pour y « faire du business », encore faut-il établir une cible, un plan d’action, et mettre des moyens (souvent intellectuels plus que financiers) à disposition. Pas sûr que la Silicon Valley soit sensible aux citations benoîtes dignes des copies de bac blanc.

Initiative au point mort

Là où l’imaginaire américain semble préconiser la prise d’initiative, quel que soit votre rang, notre structure fait exactement l’inverse. Consciente de son absentéisme (notre vedette ne vient plus au bureau, coupable de lui transmettre des « ondes négatives » comme il me le dira), la direction n’a de cesse de vouloir prouver son autorité. La moindre idée, la moindre nouveauté, ne peut prendre effet sans blanc-seing descendu de la mezzanine. Autant dire une éternité. Au fil du temps, nous ne proposons d’ailleurs plus rien. Tout se perd en palabres (une réunion dure parfois plus de 3h). Il faut s’excuser de penser, car la direction n’apprécie pas le dépassement de fonction, sous peine d’être taxé d’arrogance. Sauf, bien entendu, quand il s’agit de rattraper les absences / retards de notre vedette préférée. Là, le dépassement de fonction redevient soudainement à la mode, fût-il 8h45 le dimanche matin. Une community manager s’en émouvra. Elle ne sera pas conservée, malgré un travail absolument remarquable au quotidien.

Flexibilité, savoir dire stop

C’est peut-être là un des points sensibles majeurs de mon expérience en start-up. La question de la flexibilité. C’est un vrai miroir aux alouettes. Si c’est un devoir que d’être malléable, multi-fonctionnel, c’est aussi un pari. Car être accommodant ouvre à la possibilité d’abus. Il faut l’être car il faut toucher à tout. Mais il faut savoir dire stop. Finalement, la start-up a peut-être ceci de commun avec la famille : on ne choisit pas ses parents, comme on ne choisit pas ses patrons. Pour le dire clairement, il faut bien tomber.

Et ceci à tous les niveaux. Horaires, comme salaires. Il faut d’entrée se faire respecter. Ce que je n’ai absolument pas su faire. À mon corps défendant, difficile de peser, lorsqu’on arrive dans l’entreprise en tant que stagiaire, et qu’on vous « fait une fleur » en vous gardant. Reste que sous le statut d’auto-entreprise, je me retrouve à écrire une partie des ouvrages du boss, ses chroniques TV, ses articles, ses éditos, ses interventions médias, ses scripts vidéos, ses idées de sujets TV, en plus de faire le documentaliste pour tout et pour rien dès qu’il me sonne. Les compliments pleuvent, à l’inverse du salaire. Je boucle certains mois à 390 euros nets. Un scandale qui aurait dû m’inciter à claquer la porte au nez de ces patrons voyous.

J’ose le terme, car mon contrat d’auto-entreprise indiquait, comme le veut la loi, une liberté d’organisation dans mon emploi du temps. Rémunéré aussi faiblement, j’ai très vite eu tendance à vouloir aller ailleurs. Textos violentissimes du patron vedette : j’ai intérêt à être au bureau H24 (moi qui ne suis jamais arrivé en retard une seule fois). Et c’est là la moindre des menaces. Le reste est connu de tous. Plagiat, dopage, etc. Je me suis assez exprimé sur la question pour ne pas en rajouter.

Je tenais réellement à écrire cet article que j’ai voulu assez complet sur mon expérience en start-up. Mes erreurs, mes bonheurs, mes malheurs. J’y ai tout vécu. L’amour aveugle pour un patron et son discours, les concessions qu’incitent à faire la structure comme l’absence de scrupules de l’équipe dirigeante, et le réveil brutal où le fantasme américain de liberté découvre une réalité violente, profondément injuste, mais diablement formatrice. Il faut savoir dire merci. Même aux voyous. La vie se charge (très bien) du reste.

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3 réflexions sur “Voyage en start-upie

  1. J’ai pensé à vous la semaine dernière avec l’émission 50 minutes inside sur M Menthéour.
    Personnellement je l’ai regardé avec un autre oeil 😉

    • Hello Lionel. Merci pour ce commentaire. Effectivement, avec lui, il faut quasiment tout regarder avec un autre oeil. Le backstage sent souvent très mauvais. Et dire que je n’en ai dit que le quart !

  2. Suite à la lecture de cet article, une pensée m’échappe, si vous avez écrit les textes de ces interviews, de ces livres … il y a des droits d’auteurs que vous n’avez pas su réclamer ?
    Il ne faut pas rester scotché sur cette mauvaise expérience et continuer de développer vos qualités et vos dons et de prendre votre revanche, votre avenir vous appartient et vous êtes jeunes vous allez rebondir

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