Leçon de foot à Mestalla

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«  Tu y apprendras l’Espagne » 

On y arrive souvent par Blasco Ibañez, la large artère étudiante de Valence. Ici, tout est rythmé par les sorties de facs et des feus tricolores. Ça gueule, ça démarre, ça s’engueule et ça redémarre. Les murs parlent de communisme, de révolution, de la honte viscérale d’un gouvernement vendu aux exigences européennes. Un vieil homme aborde les passants, au milieu du trottoir, une liasse de journaux à la main. Il vend pour 1 euro le quotidien de la cellule trotskiste de la ville. Très vite, il se met à parler football. Comme si l’ombre du stade Mestalla étreignait déjà de ses tentacules les âmes alentours. 

À l’angle de Blasco Ibañez et d’une autre avenue XXL, il apparaît d’un coup. Mestalla, géant tout en hauteur, vaste enceinte où la religion que l’on pratique est celle du 4-4-2, du 4-2-3-1 et autres schémas tactiques largement débattus dans tous les bistrots du coin. Le stade se dresse fièrement, s’impose à toi comme une condition sine qua non de la ville. Un organe vital, massif, incontournable. Que tu aimes le foot ou non, tu ne peux pas comprendre cette ville si tu ne pars pas en pèlerinage aux abords de Mestalla. Tu y apprendras l’Espagne, celle qui pleure pour un penalty manqué, qui jouit pour un extérieur du pied.

Et puis tu y apprendras le foot. Pas celui des beuglards décérébrés. Non. Ici, on chérit le jeu, l’exigence de sa fluidité, de sa beauté. On aime les athlètes, le sacrifice pour le collectif. Le club est une institution qu’il s’agit de respecter si elle veut perdurer. On te l’explique, on t’en convainc. Sans t’en rendre compte, tu apprends les règles d’un nouveau sport. 

«  Le reste n’est qu’accessoire » 

Les abords du stade rappellent plus un terrain vague que le théâtre des rêves. Hors période de match, on se croirait presque dans un décor de Sergio Leone. Sur le parvis en terre battue brûlé par le soleil, quelques sacs plastiques roulent et s’envolent. Tout est silencieux. Tout retient son souffle, dans l’attente du duel. Contraste saisissant avec l’ambiance passionnée qui vomit ses décibels les soirs de matchs. 

Fait marquant, les flancs du stade sont fendus d’ouvertures assez larges pour distinguer des carrés de pelouse depuis la rue. On peut donc apercevoir, au gré d’un trottoir anonyme, Messi ou Ronaldo courir sur le pré. Cela a de quoi surprendre. Mais Mestalla, c’est cela avant tout : la simplicité. Je me souviens que le bus du Barça s’était garé devant l’entrée du stade, sur la terre sale. Tout simplement. On est là pour jouer au foot, seule la pelouse est vénérée. Le reste n’est qu’accessoire.

«  Le café du commerce attendra » 

En poussant un peu plus loin ses pas, on arrive vite à une rangée de bars et bistrots dont le thème principal est sans surprise le FC Valence. On y parle foot, foot et encore foot. Mais si tu es venu pour sortir des inepties de comptoirs, tu peux directement repartir de là où tu viens. Ici c’est cafe para todos, le café du commerce attendra. J’ai été absolument stupéfait de la qualité d’analyse des hôtes de ce genre d’établissement. De 7 à 77 ans, tout le monde connaît l’Histoire du club, de la Liga, et de la Champions. Chacun est un gouffre de souvenir. Des centaines de tiroirs à connaissance sont là, tu n’as qu’à les ouvrir, et tu ressortiras moins con que tu n’es entré.

J’avais surpris une conversation au bar dont je me souviens comme si c’était hier. Un vieux et un gamin s’écharpaient sur le jeu défaillant de l’équipe depuis quelques semaines. Le débat portait notamment sur l’apport offensif des latéraux et la projection vers l’avant du relayeur. Le garçon devait être âgé d’une dizaine d’année. Il avait devant lui un carnet de notes où il avait consigné toutes les données possibles et imaginables à propos de l’équipe. Le nombre de kilomètres parcourus par tel ou tel joueur, les systèmes de jeu utilisés par l’entraineur. Même l’infirmerie était tenue à jour ! Ce qui m’avait pourtant le plus marqué dans cette discussion, c’est que je n’y entendis pas une seule fois le nom d’un joueur. On causait tactique, théorie, philosophie de jeu. 

«  Quel football aimes-tu ? » 

C’est dire combien à Valence, comme chez les autres Grands d’Espagne, le joueur n’est pas au centre des débats. L’institution, le club, la philosophie de jeu. Voilà ce qui importe.  Preuve que le foot est bien une religion à Valence, il faut se ranger derrière un étendard qui n’est pas celui d’un club, d’un drapeau ou d’une couleur, mais d’une idée. D’ailleurs, la première question qu’un taxi m’avait posée en arrivant de l’aéroport  n’avait pas été le sempiternel « quel club supportes-tu? », mais bien « quel football aimes-tu? » Comme dans tous les arts, il y a des écoles de pensée, des philosophies. On voit là clairement le terreau fertile qui a fait grandir des Guardiola, des Del Bosque.  

Les week-end de matchs importants, certains professeurs hésitent à donner des devoirs aux élèves. Le devoir premier c’est d’aller au match, ou de le regarder. Et d’en parler, encore et encore, jusqu’aux aurores. Peut-être ces professeurs hésitent-ils aussi parce qu’ils savent pertinemment que l’immense majorité des élèves passera le plus clair de son temps extrascolaire ballon au pied, et sourire aux lèvres. Il faut absolument, pour comprendre le football espagnol, aller faire un tour du côté des terrains qui essaiment le quartier du grand stade. Les écoles de foot prolifèrent, et le spectable qu’elles offrent est parfois déroutant. Quand je suis à Valence, j’habite en haut d’un immeuble, et je peux donc observer les entrainements. La justesse technique des enfants y est toujours saisissante. Leur gestuelle, leur limpidité balle au pied, leur intelligence tactique (déjà !). Tout y est. 

«  On dirait un gros crabe » 

L’entrainement débute toujours par une séance physique, mais jamais sans le ballon. Puis viennent les ateliers. Intrigants de prime abord, car ils ne semblent pas très poussés. Plus que la difficulté, ils misent sur la répétition de mouvements basiques. Exemple : chacun prend un ballon, se met face au mur, et alterne pied droit/pied gauche en tapant dans le mur. Pendant un quart d’heure. Puis les gamins répètent leurs gammes : passes à 5m, à 10m, à 20m, à 30m. D’abord de l’intérieur du pied. Puis de l’extérieur. D’abord arrêté. Puis en mouvement. Rien d’extraordinaire du pur point de vue technique. Mais répétée sans relâche, c’est cette base qui permettra à l’enfant de savoir tout faire avec un ballon sur un terrain. Et vite. 

Vient ensuite la séance tactique. On y rejoue 100 fois les courses d’appel sans ballon, les courses en groupe, chaque joueur espacé de 5 mètres. De ma position surélevée, on dirait un gros crabe qui se déplace de façon homogène. Enfin, l’entrainement se termine par une opposition. Et c’est là que tout prend sens, que l’on comprend le pourquoi du comment. Sans exagérer, j’ai parfois eu l’impression de regarder un vrai match. Ça court, de façon toujours ordonnée, ça contrôle, ça passe dans la foulée. Appels, contre-appels. Le niveau de jeu est proprement dingue. Il faut le voir pour le croire. Alors bien sûr, à ces âges, les enfants n’ont pas encore la puissance pour ajuster de belles frappes. Mais tout le reste relève de la perfection. 

«  J’étais un analphabête du foot » 

Depuis des années, Valence est devenue ma came, mon indispensable perfusion de vie. Et le rapport de la ville avec le football y est pour beaucoup. On y comprend énormément de choses, de détails, qui ajoutés les uns aux autres bâtissent une conception du football. Du respect des athlètes aux débats tactiques, l’école de la vie y est souvent celle du football. J’étais un analphabête du foot. Je n’en connaissais que les règles, et les acteurs. Je n’avais que le disque dur d’un apprentissage benoît à la française. Aujourd’hui Valence a balayé tout cela, faisant surgir le magnifique du banal ennui d’un ballon qui roule.

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