Viser le bon cadre

Pas si foot que ça

Il est arrivé. Les rédactions du monde entier en bruissent encore : Neymar a posé ses valises remplies de trophées au PSG. Impossible d’y échapper, le Brésilien fait la une. Et la majeure partie de la presse de s’émouvoir de la somme du transfert (222 millions d’euros).

Très vite ont fleuri les cris d’orfraie et les indignations des plus démonstratives. À grands coups de posts facebook savamment rédigés, un sanglot dans la plume, certains n’ont pas hésité à convoquer la faim dans le monde pour nous rappeler qu’à l’heure de ce transfert astronomique, des enfants mouraient au Bangladesh ou en Afrique. J’imagine que ces statuts facebook poignants n’ont pas été postés depuis une batterie d’Iphone fabriquée par des enfants dans les mines d’Afrique Centrale… Et que bien entendu, ces posteurs compulsifs ne portent jamais de chaussures griffées d’une certaine virgule. Il serait dommage de s’émouvoir d’un transfert tout en renflouant les caisses d’un de ses bénéficiaires… On n’alimente pas la folie que l’on dénonce. Question de cohérence.

Pourtant, qu’on le veuille ou non, la folie n’en est pas une. Les 0 alignés ne sortent pas d’hôpital psychiatrique. Les chiffres correspondent à quelque chose, quand bien même ils reflèteraient la dérégulation d’un marché qui s’emballe. Le transfert de Neymar, c’est un complexe calcul d’apothicaire, loin des fantasmes des valises pleines de cash. Il est des règles à respecter, un cadre à ne pas dépasser, fût-il suffisamment large pour s’autoriser ce que le commun des mortels identifie comme folie.

Le PSG, détenu par QSI, a de l’argent. Est-ce une surprise ? Non. Ajoutons à cela un contexte financier plus que propice à l’explosion des prix des taquineurs de ballon rond, et le tour (du monde) est joué. « You gotta consider the big picture », me confiait un ponte du football espagnol il y a peu. Soit. Plutôt que de se contenter d’effrayer la populace en alignant les gros titres à 222 millions, considérons donc « the big picture », celle qui a rendu possible un tel transfert.

 

Vu à la télé

Avec l’explosion des droits TV de la Premier League, le marché des transferts a connu ces 3 dernières années une croissance exponentielle absolument faramineuse. Rendez-vous compte, sur la période 2016-2019, les droits TV anglais ont augmenté de 77% par rapport à la période 2012-2015. Ils s’élèvent désormais à environ 2,3 milliards d’euros par an.

La redistribution de cette somme aux clubs de l’élite anglaise chamboule forcément l’ensemble du marché des transferts. Un appel d’air à la dépense impensable il y a encore 5 ans, mais parfaitement logique quand on sait par exemple que chaque année, le vainqueur du championnat anglais touche presque 180 millions d’euros grâce à la diffusion télévisuelle des matchs. En clair, chaque année, le champion anglais se voit offrir une somme supérieure à la valeur marchande de l’Olympique Lyonnais au 01 août 2017.

Mais pour réellement comprendre de quoi il en retourne, il faut se tourner vers le milieu de tableau anglais. On y retrouve des clubs qui ne jouent pas les premiers rôles et dont les suiveurs irréguliers du football n’entendent quasiment jamais parler. Plongeons même dans le bas du classement anglais de la saison écoulée. Le 17ème, Swensea, touche grâce aux droits TV plus de 117 millions d’euros. Une somme qui correspondrait à un jackpot monstrueux pour n’importe quel club de Ligue 1, y compris au sein du top 5. 117 millions d’euros, c’est à peu de choses près la valeur marchande de l’OGC Nice, brillant troisième de la Ligue 1 lors du dernier exercice.

Voilà la clé de l’envolée des prix des joueurs. Des footballeurs moyens partent aujourd’hui pour des clubs de milieu/bas de tableau anglais, voire pour les divisions inférieures, pour des sommes impressionnantes qu’on avait l’habitude de voir pour des joueurs de premier plan. Dès lors, le prix de ces derniers ne peut qu’augmenter en (dis)proportion. Surtout lorsque des clubs sont détenus par des mécènes, de quelque nature qu’ils soient, pour qui 6 zéros après la virgule font l’effet d’un pourboire laissé au serveur. Ajoutons à cela l’émergence du marché chinois et de ses salaires énormes pour des joueurs en perte de vitesse, et le cocktail est parfait pour une explosion durable du prix des joueurs.

 

Raison ? Pour quoi faire ?

Ces derniers jours, j’ai entendu des éditorialistes économiques nous seriner que le transfert de Neymar ne pouvait s’apparenter à une gestion raisonnable d’un club, et donc d’une entreprise. C’est, à mon sens, d’une connerie sans nom.

D’une part, le PSG va devoir dégraisser, tout PSG qu’il est. La direction sportive va devoir se conformer aux exigences budgétaires du fair-play financier. Je pense que l’on peut aisément faire confiance aux comptables du PSG pour savoir ce qu’ils font. Mais surtout, cet argument de « gestion d’entreprise » me dérange au plus haut point. C’est une méconnaissance crasse de l’écosystème du football que de s’y référer.

Disons-le clairement : on n’achète pas un club de foot pour gagner de l’argent. En tout cas pas directement. On achète un club de foot pour gagner du pouvoir, de l’influence. Pouvoir et influence qui par la suite assoient un éventuel gain financier. Quand bien même le transfert de Neymar serait un modèle de gouffre financier (ce que je ne crois absolument pas), le Qatar s’en fiche comme de son premier baril. L’objectif s’inscrit dans un cadre plus important. Les retombées marketing de l’arrivée de Neymar à Paris seront à n’en pas douter monstrueuses, et financeront a minima le salaire du joueur.

Qu’y gagne le Qatar ? Une exposition médiatique internationale bien plus importante. Vente de maillots, sponsoring, marketing image en tout genre… Depuis une décennie, le Qatar a entamé la reconversion d’une partie de son économie depuis les énergies fossiles vers (entre autres) le tourisme et le sport. Neymar et le PSG ne sont qu’une conséquence annexe de ces stratégies de fond. Les investissements consentis, aussi fous qu’ils puissent paraître, sont tout-à-fait mineurs rapportés à leur(s) retour(s) financier(s). Si le Qatar joue à perte avec le PSG, il n’en a cure, ou si peu. Son seul objectif est de briller toujours plus aux yeux d’un monde qu’il veut conquérir.

 

Influence do brasil

Neymar, c’est donc aussi du pouvoir, de l’influence. Suffisant pour s’assurer la tenue de la coupe du Monde 2022 au Qatar ? Peut-être… Difficile de croire que cela n’a pas effleuré l’esprit de l’émir. Reste que Neymar au PSG, c’est un brésilien de plus à Paris. Il est évident que le club de la capitale dispose d’une stratégie marketing élaborée et assumée envers le Brésil. Dans le sport business, rien n’est anodin. Comme le fait de voir les stars de la seleçao jouer pour Paris. Dani Alves, Thiago Silva, Marquinhos, maintenant Neymar… Sans compter à un degré moindre Lucas, David Luiz l’an passé, ou encore le jeune retraité Maxwell. Le tout emballé dans un joli maillot jaune digne des plus belles heures du grand Brésil. Les brésiliens de Paris ne sont pas là par hasard. Ce n’est pas pour rien qu’ils parlent tous un bon français. Ibrahimovic n’avait pas de professeur de français. Jesé non plus. Les Brésiliens, eux, en ont un, voire plusieurs.

 

Et le Barça dans tout ça ?

Cela semble presque anecdotique, pourtant ça ne l’est pas. Totalement éclipsée par le tourbillon médiatique avide de millions, la situation du Barça ne manque d’interpeller. Quelles conclusions tirer d’un tel transfert et de la perte d’un joueur majeur ?

Il est clair que ce dossier, c’est d’abord la défaite personnelle du président Bartomeu. Contesté comme jamais en interne comme en externe, sa situation semble plus compromise que prévue 2 ans seulement après son accession au pouvoir. L’été dernier, il avait paru renforcé après avoir résisté aux assauts déjà pressants du PSG pour attirer Neymar. Aujourd’hui la situation s’est renversée. Que vont en penser les supporters ? Les joueurs ? Difficile de se prononcer sans faire de fiction. Reste que l’on peut s’attendre à des jeux politiques plutôt serrés dans les semaines à venir, comme en témoigne le tweet assassin de l’ex président Laporta il y a quelques heures.

La première des réponses viendra du marché des transferts. Qui pour remplacer Neymar ? Qui pour renforcer l’équipe ? Coutinho semble tenir la corde. Ce serait une excellente nouvelle pour le président Bartomeu, dont le nom pourrait enfin être associé à une grosses arrivée plutôt qu’à des prolongations de contrat (Messi, Suarez… Neymar il y a un an). D’autant que le Brésilien offre de vraies garanties depuis son passage à l’Inter, et devrait parfaitement s’adapter à l’ADN du Barça. Technique, intelligent, Coutinho semble correspondre en tout point à l’image véhiculée par la Barça. D’autant qu’à l’inverse de certains de ses compatriotes passés par le Barça, Coutinho dispose d’une hygiène de vie remarquable. Son approche du football tient du grand professionnalisme, et son rapport très personnel à la religion l’a toujours tenu à l’écart des excès auxquels certains footballeurs brésiliens nous ont habitué une fois arrivés en Europe.

Le Barça est un grand club, et se remettra sans aucun problème de la perte de Neymar. Le FC Barcelone saura à n’en pas douter réinvestir intelligemment la somme reçue. Au vu du marché actuel, Coutinho devrait arriver pour 105 millions d’euros. De quoi acheter un autre joueur de calibre international pour remplacer au post-pour-poste Neymar. M’Bappé ? Je pencherais plutôt pour Dembélé. Moins cher, rapide, technique, c’est le remplaçant parfait de Neymar. Il lui faudra progresser dans sa vision du jeu, mais ça, le Barça sait faire. Et en tant que Français, je me réjouis d’avance du niveau d’un Dembélé en Équipe de France d’ici quelques années.

C’est le propre des grands clubs européens : l’institution passe avant tout. Aucun joueur, Ronaldo, Neymar ou autres, ne passe avant l’institution. Les joueurs ne sont que de passage. Le club reste. Aussi, dans ces immenses clubs que sont le Milan AC, le Real, le Barça, ou Manchester United, la valse des joueurs est une habitude. En France, si la dynamique se poursuit, il faudra du temps à notre pays en manque de culture foot pour s’y habituer.

 

La querelle des Anciens et des Modernes

Par ailleurs, peut-être faut-il voir un signe dans le transfert de Neymar au PSG. C’est la première fois que la Ligue 1 arrache à un mastodonte historique du football une pépite à l’aube de ses meilleures années footballistiques. Le choc est fort en France, mais en Espagne aussi. Au Barça, on avait l’habitude de dicter les transferts selon ses intérêts. Les grands noms qui partaient du club le faisaient sur décision du club. Ronaldinho en son temps ne correspondait plus à l’exigence de Guardiola. Plus récemment, Xavi sur le déclin avait préféré finir sa carrière au Qatar. Aujourd’hui, Neymar décide de quitter Messi et Suarez, à 25 ans, en pleine progression, pour aller jouer dans un club au palmarès quasi vierge à l’international. Un tournant ? L’avenir nous le dira. Mais je ne peux m’empêcher de voir dans ce transfert une vraie première, et peut-être un passage de témoin entre le business model historique du football et celui de plus en plus prégnant des mécènes. Cela ira d’ailleurs sans doute de pair avec le phénomène des carrières éclairs, mais c’est un autre débat.

 

Mérite or not mérite

J’aimerais terminer ce papier par quelques considérations un brin plus philosophiques. Difficile lorsqu’on parle argent, et pas qu’un peu. Mais j’aimerais tout de même mentionner quelques éléments qui permettent de relativiser les discours parfois ridicules que l’on entend quant aux sommes déboursées par le PSG.

Je trouve tout d’abord insupportable que le football professionnel serve de source inépuisable de récupération pour politiques en mal de popularité. Quand on n’a plus rien à dire, on tape sur les footeux, et ça ne semble poser problème à personne.

Oui, Neymar va très bien gagner sa vie. Je ne sais pas si quoi que ce soit au monde justifie de gagner tant d’argent par mois. Soit. Mais au lieu de se contenter de gesticulations qui ne servent à rien d’autre que de satisfaire l’égo de celui qui d’y adonne, allons plus loin. Je vais le dire franchement : je me fous complètement que Ronaldo, Neymar ou Messi gagnent des sommes énormes. Comme le disait l’ancien sportif professionnel Nicolas Fritsch, « 100% des gamins jouent au foot, ce sont donc vraiment les meilleurs qui sont au top ». Je pense que l’on ne se rend pas compte du travail fourni par ces athlètes de haut niveau au quotidien, depuis leur plus jeune âge. Ni de la pression ahurissante qu’ils doivent supporter.

Gardons à l’esprit que nous ne voyons que la partie émergée de l’iceberg. Le football professionnel est un monde concurrentiel au possible. Les carrières y sont courtes. La presse nous donne à voir les happy few, ceux qui peuvent vivre de leur passion. Le reste, et je peux en témoigner, est fait d’histoires difficiles, de vies brisées, et de situations sociales parfois dramatiques.

Une dernière chose. Tentons de sortir des considérations financières. Posons-nous la question suivante : combien de personnes, au monde, sont autant porteuses de rêve qu’un Messi ? Je sais combien cette phrase peut sembler démagogique. Mais je l’assume et la maintiens. Le poids et l’influence aujourd’hui se monnayent. On peut le regretter, mais force est de constater que le football dépasse le cadre du football. Look at the big picture, encore et toujours…

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2 réflexions sur “Viser le bon cadre

  1. Tout a fait d’accord.
    Je n’ai pas compris où vous voulez en venir avec « stratégie marketing élaborée et assumée envers le Brésil ».
    Je vois bien l’intérêt d’avoir Neymar pour garder la coupe du monde mais en quoi le Brésil est intéressant pour le PSG ?

    • Le PSG s’est construit un excellent socle de supporters au Brésil. Il ont eu le capitaine de la seleçao, puis Ronaldinho. Cela a vraiment créé une communauté d’intérêt à tel point que le Brésil est devenu le premier pays en terme de volume de supporters du PSG (après la France bien entendu). Or, qui dit volume de supporter dit marché intéressant. Couplé au fait que le Brésil sort toujours d’excellents joueurs très prometteurs avec une forte aura, et que la seleçao comporte quelques vedettes abordables, et le sportif rencontre le marketing sans problème.

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