Tout a changé, rien n’a changé

Gauche / droite : non, le vrai clivage n’est pas mort

Ceux qui devant les nuées de micros servent la soupe du clivage gauche droite aboli ne servent rien d’autre que la soupe tiède d’agences de communication qu’auparavant on appelait médias, pénétrés en long en large et en travers par la doxa macronnienne du « en même temps ». Le positionnement vis-à-vis du marché reste la constante détermination de l’échiquier politique. Que je sache, le marché existe toujours. Que je sache, Macron ne révèle rien d’autre, ou si peu, qu’un libéralisme de centre-droit qui confisque les politiques franchement de droite ou franchement de gauche des partis de gouvernement depuis les années 1980. Un libéralisme de centre-droit qui finit toujours par raisonner l’exercice du pouvoir, qu’il se soit réclamé de droite ou de gauche pendant les campagnes électorales qui l’ont porté à l’élection suprême. Pour que tout change, il faut que rien ne change. Le Guépard court toujours aussi vite, ses proies sont toujours les mêmes. Les vainqueurs de la mondialisation auront beau habiller le félin d’une robe camouflée, son pelage restera fait des mêmes tâches et ses crocs acérés. Marché, marché, et encore marché, rugit-il. 

Je pousserais presque l’analyse en osant dire que l’unique rupture dans l’exercice du pouvoir de Macron réside dans le fait qu’il fera les politiques de droite que Nicolas Sarkozy n’a pas su faire, ou n’a pas voulu faire, pour ne pas se couper d’un électorat populaire qui l’avait porté au pouvoir, là où ce même électorat populaire n’a pas voté pour Emmanuel Macron. Le voici donc libre d’agir à rebours de la vindicte populaire, il ne doit rien à un peuple qui ne l’a pas élu, et je crois que nous avons devant les yeux, pour cette raison précise, le président agissant le plus à droite de la Vème République. 

Gauche / droite : oui, le faux clivage est mort

Par faux clivage, je vise dans les règles de la bienséance l’hypocrisie générale que recouvrent les termes gauche / droite dans la bouche de ceux qui depuis une quarantaine d’années mènent les mêmes politiques. Celles du renoncement de la gauche à être socialiste en 1983, celle du renoncement de la droite à être gaulliste après le torpillage de la ligne Pasqua / Séguin dans les années 1990. Les positions sont restées les mêmes, laissant le champ libre à de fausses batailles idéologiques dans les médias pendant plusieurs décennies consécutives. Il fallait s’invectiver, faire appel à un vocabulaire obstinément gaulliste si l’on avait l’étiquette UMP, obstinément jauressien si l’on avait l’étiquette socialiste. Les étiquettes ne coûtent rien, ou si peu. Les politiques publiques si. Aussi tout ce petit monde vociférant était absolument d’accord sur l’essentiel des politiques à mener. La grande différence depuis mai 2017 est qu’ils sont toujours d’accord sur tout, mais chez Macron. Les deux grands pôles gouvernementaux symbolisant un faux clivage se trouvent donc vidés de leur substance. Leur mort cérébrale est clinique, leur expression trouve désormais une pleine et entière carburation chez En Marche. 

Ce faux clivage qui pendant si longtemps a occupé le devant de la scène me fait l’effet  de deux personnes résolument destinées à finir mariées au bout du compte, mais qui jusqu’à présent n’osaient ni faire le premier pas, ni le deuxième, ni le troisième. Il aura fallu l’audace, reconnaissons lui au moins cela, et une conjecture favorable à Emmanuel Macron pour réunir ces deux amants dans une étreinte charnelle, eux qui depuis 40 ans se perdaient en circonvolutions platoniques. Plus de faux semblant : ceux qui en 2005 firent ensemble campagne contre le Non, puis en 2007 s’accordèrent largement pour trahir le vote du peuple français, sont réunis sous la même étiquette idéologique, ou sont amenés dans les mois à venir à l’être totalement. Les centristes qui buvaient la soupe au PS et les centristes qui la buvaient à l’UMP la boivent désormais à la cuillère d’Emmanuel 1er. Rien de nouveau sous le soleil. Au contraire, on a enlevé le parasol, et on se teint de la même couleur politique à découvert chez ceux qui ont toujours pensé la même chose sur à peu près tout.

Aussi, ceux qui s’arrêtent à la simple considération cosmétique d’une révolution politique font preuve d’une méconnaissance profonde des dynamiques politiques de la Vème République. Je le signe et l’assume : tout portait au moment politique que nous vivons. Retrouver sous la même bannière Robert Hue et Alain Madelin n’a rien de surprenant. Il serait bon d’arrêter de s’extasier devant le succès d’En Marche en lui prêtant un jaillissement soudain et extraordinaire. La genèse de cette prétendue nouvelle société coulait dans les veines du faux clivage gauche-droite que les Joffrin & Cie tentaient depuis des années de nous inculquer. Validant au passage la thèse exposée au début de ce papier qui affirme que ce qui constitue un clivage politique gauche droite réellement opérant, c’est l’analyse que l’on fait du marché. Or, tous les notables politiques des partis de gouvernement depuis 40 ans font partie de la même race sociale. Ils sont d’accord sur tout ce qui compte. S’il leur avait fallu habiller leurs discours d’enluminures de gauche ou de droite c’était jusqu’à présent pour gagner un vote populaire qu’on croyait pouvoir tromper à chaque fois qu’il était convoqué aux urnes, pour, dit-on, satisfaire au devoir de bon citoyen. Sauf que le vote populaire se porte aujourd’hui sur le FN, et a totalement démasqué ce faux clivage gauche / droite qui l’occupa pendant 40 ans. Macron ne s’y est pas trompé, il n’a pas recherché ce vote populaire. Calcul payant, puisqu’il fut élu par la bourgeoisie citadine dont le portefeuille s’accommode parfaitement de la mondialisation.

Et le FN dans tout ça ?

Il est toujours amusant d’observer avec grande attention les réactions que suscite le FN. Il est toujours des incultes crasseux passablement déconnectés de la réalité pour jouer le même air depuis un disque rayé, et qualifier Marine Le Pen d’Hitler sans la moustache. Laissons de côté cette pauvre analyse qui se borne à agiter tel un toreador la menace brune et ne fait en réalité que pousser des électeurs pourtant bien loin du national-socialisme à mettre un bulletin bleu marine dans l’urne. Ces agitateurs abrutis ont beau s’appeler Dupond-Moretti, leurs gesticulations médiatiques ont à peu près autant d’intérêt que la couche pleine d’un nouveau-né. 

Pensons le FN au-delà de ces balbutiements inarticulés et inaudibles dès que l’on sort des galeries d’art branchées du 5ème arrondissement parisien. Dans la période dite de recomposition politique qui s’est ouverte depuis un an, le FN n’est pas un bloc monolithique qui se révèlerait insensible au vent et à la marée. Au contraire. Le positionnement interne du parti et le positionnement à son endroit de ses historiques voisins idéologiques, j’ai nommé la « vraie » droite non-centriste, doit faire l’objet d’une analyse aussi curieuse qu’attentive. Et dans mon cas totalement désintéressée puisqu’il ne s’agit absolument pas de mon bord politique.

Avant de nous attarder sur le rapport de la droite à sa droite, notons d’une phrase que les marcheurs qui parfois honnissent l’héritage de Mitterand et se réclament d’une « génération nouvelle en politique » ont à l’égard du FN l’attitude la plus mittérandiste qui soit, en ramenant tout, y compris la possibilité de la voie d’une gauche radicale, à la menace du monstre borgne créé de toutes pièces par François Mitterand. Pied-de-nez qui confine au non-sens que du haut de leur inculture politique ils ne peuvent remarquer, se prenant tour à tour pour les gardiens de la République en danger, Marianne face Marine, et que sais-je encore… Tonton là-haut se gausse derrière son chapeau devant ce parterre de précieux ridicules.

Première question, essentielle : le FN est-il encore un parti d’extrême-droite ? Le pré-requis, en dehors des questions d’identité nationale et d’immigration, est d’abord d’être de droite au sens libéral-conservateur qui semble devoir définir la tradition de la droite française. Difficile, au vu de la vaste campagne de dédiabolisation du FN lors de la décennie passée, de faire de ce parti un parti ultra-libéral. On est bien loin du Reagan français que l’on accolait sans doute à raison à Jean-Marie Le Pen. Philippot le chevènementiste est passé par là. Le FN new look a effectué sa mue et a pu tenir, sur bien des sujets économiques, des propos en apparence à la gauche de la gauche radicale française. Voilà ce que fut le FN depuis 2008. Ou plutôt, ce que fut la direction du FN depuis 2008. Je reste convaincu, et les résultats électoraux récents me donnent raison, que le FN s’est trompé de stratégie en visant à gauche. Certes, la lumière médiatique, la respectabilité, la fréquentabilité étaient à ce prix. Certes. Et alors ? Est-ce là l’unique dessein d’un parti politique ? En choisissant d’orienter son discours à la gauche de la gauche, le FN s’est fixé un plafond de verre. À la veille du second tour de la présidentielle, seuls 7% des électeurs de la France Insoumise se disaient prêts à voter FN, quand un peu plus de 20% des électeurs de Fillon disaient pouvoir porter leurs suffrages sur Marine Le Pen. Erreur de cible, donc. Sans surprise, le butin politique est maigre : un Jean Roucas par-ci, un Dupont-Aignan par-là, et de la figuration (comique) au second tour de l’élection présidentielle. Je qualifie cela d’échec en ce que je conçois le FN comme un parti à visée de gouvernement. 

Avec la ligne Philippot, le FN s’est trompé sur son propre électorat. Le pari était de postuler que l’électeur FN votait FN car sinistré économiquement, donc sensible au discours corrosif quant à l’euro, l’UE et le pouvoir supranational mondialisé. Sauf que si, en effet, l’électeur qui vota FN peut correspondre à une partie des citoyens sinistrés économiquement, les raisons qui motivaient son vote se portaient sur l’immigration et non sur la technocratie européenne. Philippot, en bon énarque, a méconnu la réalité du terrain. Il a trop vite oublié la culture du vote FN, profondément anti-immigration. Erreur stratégique grave, à l’heure où l’explosion du jihadisme en France ouvrait un boulevard au discours historique du FN sur la question. Comme si, au moment même où le FN devait récolter les fruits de 40 ans du même discours stigmatisant, il avait choisi de le réduire à portion congrue pour parler d’autre chose une fois le moment venu. Le pari de Florian Philippot est perdu, et a peut-être, malgré un score historique au deuxième tour, précipité la fin du FN tel que nous l’avons connu. Ce n’est donc pas un hasard si la direction du parti effectue aujourd’hui un vaste mouvement de reflux. Cela s’explique tout-à-fait logiquement, et devrait, si la logique des étiquettes était respectée, pousser le nouveau FN redevenu libéral et décomplexé dans les bras d’une droite débarrassée des centristes au pouvoir. 

La droite veut-elle du nouveau FN ?

Après avoir examiné la position du FN, examinons la deuxième condition à un éventuel rapprochement avec la droite traditionnelle : le positionnement politique même de cette droite là. Force est de constater que le stratagème mitterandien au regard du FN fonctionne à plein ici également : alors que la désintégration générale du paysage politique pourrait être synonyme d’une opportunité de recomposition vers la droite pour la droite décomplexée, cela n’a pas lieu. Des cadres LR, campant pourtant sur les mêmes positions qu’une Marion Maréchal Le Pen (et donc qu’une grande partie du FN) se refusent à envisager une alliance avec le FN. Toutes le conditions sont pourtant favorables. À l’occasion de ce grand rebattement des cartes, la droite traditionnelle n’est plus lestée d’un centre qui aujourd’hui gouverne avec Macron. La droite libérale économiquement, conservatrice philosophiquement, et profondément anti-immigration devrait logiquement s’offrir au ventre fécond d’un FN revenu à ses fondamentaux. Ainsi, le courant libéral du FN, dont on a vu que malgré la dédiabolisation il reste majoritaire, s’entendrait à merveille avec un Wauquiez, un Copé ou un autre baron de la droite libérale ayant pour les questions d’immigration une affection toute particulière. Pourtant, la barrière semble infranchissable, malgré ce que la cohérence idéologique réclame à grands cris. L’opposition est totalement artificielle. Mais combien de temps durera-t-elle ? Peut-être Marion Maréchal-Le Pen quitta le FN en ayant très bien compris cette analyse. En se retirant l’étiquette FN tant honnie, elle devient donc un allié potentiel d’un parti de droite profondément refondé autour des sus-nommés Copé, Wauquiez, etc. Marion devient une personnalité gouvernementale en se sortant momentanément du jeu politique, et surtout de l’obédience nauséabonde du FN. Je prends les paris : le jour où elle reviendra en politique, ce sera sous le nom Maréchal et non Le Pen. Suffisant pour faire oublier l’héritage familial ? Nous verrons bien…

En définitive…

Et si, somme toute, ce que la bulle médiatique peine à comprendre et qualifie de « complexification de l’échiquier politique » n’était rien d’autre qu’une énorme simplification de ce même échiquier. Les centristes font ce qu’ils ont toujours fait : ils gouvernent, cette fois-ci à visage découvert, sans prendre en otage un des deux partis historiques de gouvernements que furent le PS et l’UMP, sous l’égide d’un homme assumant n’être ni de droite ni de gauche. Logique et d’une simplicité biblique. Les gens de gauche et les gens de droite se polarisant en dehors de cette nébuleuse centrale dont le contenu reste certes un peu flou, mais les frontières assez évidentes (souveraineté nationale / redistribution des richesses / conception de la dette et du rôle de la BCE). 

Si je devais tirer un trait final, j’avancerais peut-être que la grande nouveauté de la vie politique française actuelle réside en l’absence de pensée construite et identifiable de la politique extérieure. Ce qui fit le sel et la fierté de la nation française, à savoir son rayonnement diplomatique (à distinguer absolument de la question coloniale), semble avoir disparu, tout au moins de la parole politique. C’est pourtant ce qui, depuis Bonaparte jusqu’à De Gaulle, avait fait résonner la voix de la France au-delà de ses frontières. Certains avancent que la marche du temps, la mondialisation, ont rendu impossible et inaudible la voix française et que sa portée se trouve à jamais recluse dans le pages jaunies des livres d’Histoire qu’on ne lit plus. Je suis convaincu qu’au contraire, la mondialisation et le tour que prennent les affaires du monde sont l’opportunité idéale pour une nation comme la nôtre d’incarner une voix à part, puissante car dissonante, forte car intransigeante. Reste que cet abandon français dénote à mon sens la perte de qualité du personnel politique, qui se contente aujourd’hui de gérer les comptes de la Maison France, et ne connaît plus rien de l’Histoire de ses murs. 

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