Dieudo, c’est fini

Parlons Dieudo, pour de vrai

Souvent quand on évoque Dieudonné, on se sent obligé de sacrifier à la bienséance par un : « Il avait beaucoup de talent et il me faisait beaucoup rire jusqu’à son sketch chez Fogiel. Il a été bon en duo avec Élie ». C’est le discours qu’il faut avoir, pour s’éviter toute ambigüité antisémite. Alors, pour éclairer les propos qui vont suivre dans cet article, je le dis clairement : Dieudonné m’a fait hurler de rire, y compris APRÈS le sketch chez Fogiel. Je connais Dieudonné. Son oeuvre intégrale. J’ai tout vu, et pas qu’une fois. Mon avis est celui de quelqu’un qui connaît l’oeuvre scénique, mais aussi extra-scénique de Dieudonné. Je veux porter une analyse textuelle, chronologique et documentée de Dieudonné, que finalement on ne se permet jamais d’effectuer pour camper sur des positions idéologiques. 

Évolution

Mes excuses est un chef-d’oeuvre, Sandrine en est un autre, Le Divorce de Patrick, 1905 et Dépôt de bilan également… Rares sont les critiques sentencieux de Dieudonné qui ont vu ces spectacles. Ils y découvriraient des thématiques variées, loin d’être centrées sur la religion juive. Les seules fois où celle-ci est frontalement attaquée, c’est à la même table que les autres grands monothéisme, à l’image de ce sketch du professeur de jazz réunissant désespérément les parents d’élèves, tous de confessions différentes, après l’affaire du voile à l’école. 

Plus clivants sont les spectacles suivants, ceux de Rendez-nous Jésus ou Mahmoud. Dieudonné revient sans cesse à la religion juive, de façon directe ou indirecte. Et pourtant… et pourtant on rit. Je défie quiconque de ne pas rire devant le sketch sur DSK, pourtant truffé de phrases sans ambigüité sur les orientations de l’artiste. On rit, encore et toujours, bluffés par la majestueuse présence scénique du maître, son recours à des running gags efficaces (c’est à cette période qu’il rôde son fameux « au-dessus c’est l’soleil »), sa créativité de plume. 

Pourtant si l’on suit le Dieudonné politique, celui qui mène alors le début de sa campagne youtubesque, on voit clairement où il veut en venir. Et c’est là que tout devient gênant. Moi-même, je n’ai pas tranché sur l’attitude à adopter. Les vidéos politiques de Dieudonné sur youtube sont interminables, tentent de faire rire mais ne sont absolument pas drôles car diablement sérieuses. Aucune distance avec le sujet traité. Bien que reprenant parfois le même texte et les mêmes ficelles que les spectacles, la magie est très loin d’opérer. Ce sont de petits meetings politiques, un mélange informe de soralisme avec un sourire en coin. Ni pertinent, ni drôle : Dieudonné est un bien piètre politicien. Et ses opinions politiques commencent très clairement à puer. Mais une fois que l’on a dit cela, peut-on dans le même temps dire que ses spectacles restent drôles ? Oui, bien sûr. Il faut pouvoir faire la distinction entre l’espace politique d’une vidéo derrière un pupitre et l’espace scénique qui doit autoriser le rire. Position délicate, mais qui je crois est la bonne.  

Perte de vitesse

Et puis… Et puis vient la perte de vitesse, caractérisée notamment par le spectacle Le Mur. Pour la première fois, Dieudonné peine a faire vraiment rire. Avec le recul et en ayant visionné plusieurs fois son oeuvre, notamment récente, il me semble avoir identifié une inversion terrible. Dieudonné est devenu le connard un peu beauf et bas du front qu’il moquait à chaque ligne de ses précédents spectacles. Pour ceux qui connaissent les sketchs de Dieudonné, il est devenu le Patrick Boulard qu’il campait à merveille. Ce changement intervenant après le durcissement de sa censure, j’interprète clairement cela comme une radicalisation de ses positions en réponse à l’attitude des autorités publiques. Dieudo s’enferme dans un rôle de leader d’une « résistance » biberonnée au Soral, et oublie de faire rire sur scène. Il était léger, parlait de tout dans ses spectacles, évoquait sa situation de temps à autres, mais avec une telle distance qu’il finissait toujours par rire de lui-même, y compris dans les spectacles où ses opinions politiques commençaient déjà à se durcir. Inconsciemment sans doute, Dieudonné est devenu ce qu’il dénonçait, et cela impacte gravement son pouvoir comique. 

Lui qui…

Lui qui reprochait à ses camarades humoristes un gros manque de génie créatif reprend par pans entiers des vannes des spectacles précédents (par exemple l’interaction avec un élément du public auquel il enjoint de quitter la salle, promettant ainsi remboursement au « pro-rata de ce qu’il a vu »).

Lui qui se moquait des sketchs à faible portée intellectuelle (« Des sketchs à sur les gaudasses de ski ? Ya Gad Elmaleh pour ça ») se retrouve à faire un sketch plat et sans rythme sur les chats, pendant 10 minutes, à grands coups de mimiques exagérées et sans aucun effort textuel. Avec une références totalement superflue à l communauté juive à la fin, dont on se demande bien d’où elle sort.

Lui qui pouvait parler de tout ne parle plus que de lui. Exclusivement. Les sketchs sont de grossiers prétextes pour illustrer en creux sa situation personnelle et se poser en victime universelle d’une persécution qui en réalité le fait vivre. C’est fait sans finesse et encore une fois sans texte. Qu’il est loin le temps où pour parler de sa situation et y faire réfléchir, Dieudo prenait les traits d’un Galilée persécuté injustement par l’Église avec un génie créatif bluffant. Aujourd’hui, on reste au rez-de-chaussé du niveau de lecture : Dieudo rend visite à un ami, Robert (tiens-donc), qui conteste l’existence des chambres à gaz (tiens-donc), et se retrouve persécuté par l’opinion publique (tiens-donc).

Lui qui dénonçait la mémoire victimaire verse désormais totalement dans la concurrence victimaire, sans même s’en rendre compte. Dès qu’il évoque les morts de la Shoah, il ne peut s’empêcher d’évoquer les morts Indiens d’Amérique ou Noirs lors de la colonisation. Il fait des calculs d’épicier sur les monceaux de cadavres, lui qui pourtant renvoyait dos à dos les excités de la concurrence mémorielle quelques années auparavant.

Effort créatif proche du néant

Dieudo ne parle plus que de sa position de victime due selon lui au sionisme rampant dans la société française. De A à Z, ses derniers spectacles sont une campagne de promotion pour Dieudonné l’homme politique dont on a évoqué les piètres qualités. Desservi par une inspiration en berne, il récite un texte vaguement habillé de ses mimiques habituelles, non renouvelées depuis plus d’une décennie. Quelques trouvailles, ça et là. On se surprend à sourire, tout au plus. Il moque toujours à la perfection les dictateurs africains, mais le texte n’y est plus et si l’on rit un peu, il est vrai, c’est surtout par la précision de l’accent. Symptôme d’une panne de moteur cruelle, ce personnage n’a absolument pas évolué entre J’ai fait l’con en 2008 et ses derniers spectacles en 2017. 

Aucun effort créatif donc, mais comment l’en blâmer ? Son public a changé et c’est frappant. Il ne vient plus le voir pour rire de tout, quitte à faire dans le corrosif agressif, il vient pour assister à un meeting politique accessible et prêt à être ingéré, digéré, et régurgité en meute sur les réseaux sociaux, pourvu qu’on ait été auparavant un brin conditionné par Soral sur youtube. Finalement, Dieudonné sur scène n’est plus sur scène : il tient discours exactement comme dans ses vidéos youtube. D’ailleurs, il ne s’exprime quasiment plus que derrière son pupitre ou sa table, exactement comme dans ces fameuses vidéos. 

Cette évolution du public, en creux, dit beaucoup du changement de Dieudonné. les rires ne sont pas les mêmes : ils ne tombent plus au même moment. C’est triste à dire, mais certaines vannes un peu élaborées échappent à l’audience, venue pour entendre un mec rentrer dans le lard des juifs, et accréditer les thèses conspirationnistes les plus connues. Quand Dieudo fait allumer la salle, et demande à son public de lever la main s’il croit que l’homme est allé sur la lune, à peine 20% se manifeste timidement, sous les huées et les rires gras du reste du public. Et dire qu’il y a quelques années, Dieudo nous faisait rire avec Galilée face aux contrevérités physiques de l’Église… 

Je ne suis pas certain que Dieudonné soit lui-même convaincu qu’il est toujours humoriste. Si Dieudo des années 2000 arrivait en 2018, je pense qu’il écrirait de très bons sketchs pour se moquer du personnage qu’il est devenu. 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s