Du jaune devant, des marrons derrière

Parisien, si tu étais aux champignons ce week-end, bien t’en a pris. Tu as donc échappé aux chorégraphies plus ou moins guerrières sur les Champs-Élysées. Mais comme t’es parisien, forcément t’étais pas aux champignons. D’ailleurs tu ne sais pas à quoi ressemble un champignon, à part ce que t’as découvert sur ton gland trois jours après une virée au Bois de Boubou.

Parisien, tu sais donc ce qui s’est passé. D’où ce titre drôlatique qui a dû te fendre une côte quand tu l’as découvert. D’abord la manif’, puis la castagne. Ou l’inverse. Ou les deux en même temps. Kamel Ouali RIP, sur la note artistique ça dépassait pas la moyenne. Bref, samedi c’était Call of Duty dans la capitale. Avec dans le rôle du joueur sans manette qui connaît l’Histoire mais pas le jeu : moi.

J’ai eu la riche idée d’aller faire réparer mon vélo Avenue Wagram à 9h30 du matin, la mine guillerette et la raie fraîchement épilée. Grave erreur : ça sentait déjà le lacrymo à plein nez. Rapidement d’ailleurs je tombai sur un point de ralliement de gilets-jaunes-taxis-qui-prennent-pas-la-carte-bleue en colère. Très en colère même. L’un d’eux, torse nu, échaudé par la jovialité naturelle du taxi, me lança :
– Hé toi, viens faire la révolution avec nous, viens faire tomber cet enculé de Macron !
Ce à quoi l’un de ses brillants collègues répondit d’un sentencieux :
– Ah non pas lui ! Lui c’est un cycliste, et chez nous on n’aime pas les vélos.

Laissant ces débats politiques de haute volée derrière moi, je continuai mon menu chemin à pas alertes. Histoire d’éviter de me faire déglinguer par un CRS à poil court (je porte 3 boucles d’oreilles et des tatouages donc suis largement associable à la populace sodomite-gaucho-droit-de-l’hommiste), ou par un beauf français aux idées longues (j’ai un maillot Team Sky qui a le don d’exciter les crachats et les noms d’oiseau chez les porteurs de bobs Ricard).

Et là, nom de Diou de bordel de merde, quel spectacle ! J’ai vu un débilos se jeter trois fois contre les matraques tendues des CRS. Même moi dans mes grandes heures au fucking blue boy, je fais pas ça. Même contre un billet. Ou alors un gros billet. Ou alors une grosse matraque. Trois fois les CRS, stoïques, repoussèrent l’hurluberlu qui, détail de la plus haute importance, avait revêtu son gilet jaune en string (apparemment c’est possible, mais demande à Cristina parce que moi j’ai déjà du mal à enfiler un pull Uniqlo). À la quatrième tentative de ruade, coup de matraque dans les reins. Hurlement inévitable, vocifération de l’agresseur agressé :
– Dictature, Macroooon tu frappes ton peuuuple »…
En passant à quelques mètres de la scène, un vieux gilet jaune, thé chaud à la main, me glissa, mi-sourire gêné : « on n’est pas tous comme ça. Tu veux un thé ? ». Je déclinai poliment, j’avais déjà envie une sombre envie de pisser. Merci au passage aux toilettes de Décathlon.

Un peu plus loin rue Tilsit, trois gilets jaunes quarantenaires se contentaient, appuyés sur un rebord de fenêtre, de mater le cul des deux putes roumaines en station qui font leur chiffre chez les Saoudiens du quartier, sans oublier de regarder bien salement et bien ostensiblement les filles / femmes qui passaient par là. On peut avoir un gilet jaune, on n’en reste pas un moins un gros dégueulasse de parisien. Big up à tous les pervers de cette putain de ville qui font chier la population féminine dès qu’elle entre dans un wagon/passe devant un chantier/passe devant une terrasse en été/a le malheur de marcher seule en rentrant de soirée le samedi soir/refuse de te filer son 06/de te suivre chez toi/de te suivre dans un parking/de te sucer le moignon que t’as entre le jambes.

Arrivé chez Décathlon, enfin, je me dirigeai vers mon mécano Jérôme. Un petit gars bourré de tics, la quarantaine, avec un accent qui suinte le cambouis, et un talent d’artisan assez improbable pour un magasin de grande distribution. Comme d’habitude, un super boulot, des conseils, des vannes moyennement politiquement correctes, et un sourire en repartant. En sortant, je me retrouvai bien vite avenue Kléber. Et là… que dire. On peut avoir toute la sympathie du monde pour la contestation sociale, pour l’analyse violente et crue du rapport de force/classe violent et cru qui se joue chaque jour dans notre pays, mais rien à foutre, j’ai juste vu des gros connards décérébrés agir comme des gros connards décérébrés. Il va falloir m’expliquer en quoi foncer au milieu de civils avec un engin de chantier pour aller s’empaler sur un barrage CRS (et donc accessoirement sur des humains) fait avancer la cause défendue. Et puis le couplet c’est pas nous c’est les racailles du 93, c’est les blacks blocks et l’ultra-droite, c’est les flics infiltrés, tu peux te le fourrer dans le cul et te ranger tout mon mépris avec. Ce que j’ai vu est simple : de bons parisiens (je les ai écoutés parler, aucun doute), plutôt seniors, plutôt pères de famille, tous blancs comme des culs, les mêmes qui sont insupportables et repérables à 10km quand t’es à l’étranger, incapables de résister à l’effet de groupe. À cet instant précis, s’ils avaient été armés, ils auraient tué. De toute façon tu les connais, c’est les mêmes qui sont capables de se finir à coups de colt 45 pour une baguette pas assez cuite ou une place dans la queue à la boulangerie.

Plus du tout envie de chercher à comprendre. Les motivations politiques, les raisons sociales au demeurant respectables, je les connais. Mais arrive un moment où cela crève les yeux : cette ville est viciée, cette ville rend détestable, pas sympa, inhumain. C’est mieux ailleurs, partout ailleurs. Gilet jaune ou pas. Prends une chaise et plante-toi sur le bord du périph à 18h30. Prends un ticket et prends le métro à n’importe quelle heure. Demande un renseignement en anglais à un serveur, à un patron de bar, à un taxi stationné, à un passant forcément pressé. Tu vas comprendre qu’il y a un souci. Cette ville est malade d’elle-même. On ne peut être heureux dans ce trou à rats.

Qu’est-ce que tu fais quand tu chies sur la politique de Macron et que t’es en désaccord avec le sens politique jaune fluo ? Qu’est-ce que tu fais quand tu vois bien que les gilets jaunes agenouillés devant la flamme du soldat Inconnu sont dans la posture marketing insupportable, et que tu vois bien de l’autre côté Castaner et sa moitié de cerveau sont aussi dans la posture marketing politique insupportable ? Ben t’es personne, t’as pas le droit de parler, sinon tu vas être obligé d’employer des mots d’intello-bourge-fils-à-papa-collabobo, de manier la nuance, de chercher le sens politique pour comprendre l’essence du mouvement. Tu vas être obligé de sortir du logiciel binaire que t’impose BFM et le système de pensée cartésien franco-français, selon lequel tu es l’esclave de la case dans laquelle on t’a rangé à 18 ans. Tu vas être obligé de te rendre compte qu’ailleurs il existe de gens pas si vieux que ça qui ont développé un avis politique, une expérience de pensée, et qui tiens donc sont beaucoup moins frustrés du cul, du sexe, du soleil et du sourire que dans « la ville de l’amour ».

Ouais je sais ça fait cliché, mais bon… Plus envie de trouver des excuses. La bataille est perdue avant même d’avoir eu lieu. J’emmerde Télérama, les Inrocks et Quotidien qui m’expliquent pour qui je dois voter depuis 20 piges. Et j’applaudis Cyril Hanouna qui est le seul à avoir eu la putain d’idée de tendre un putain de micro à des gilets jaunes. Je sais exactement qui est Cyril Hanouna, mais tu sais pourquoi j’applaudis ? Parce que c’est absolument génial que ça soit lui, la caricature ambulante de l’air du temps, qui justement s’autorise le sérieux du factuel et donne la leçon à ceux qui la font au « quotidien ». Il a pris la place laissée vide par ceux qui devaient faire leur boulot au lieu de réciter un catéchisme. Quand ceux qui doivent donner du sens ne le font plus, que reste-t-il ?

Réfléchissons à cela, et après je te laisse tranquille. Quand l’État n’est plus là, détruit par ses propres enfants énarques devenus comptables à la petite semaine : qui en prend la place ? Quand le journalisme n’est plus, dévoyé par des incultes mal formés, déformés, désinformés, arrogants d’ignorance : qui prend leur place ? Quand le sens politique profond des choses n’existe plus, remplacé par l’horizon individuel comme objectif ultime d’une vie : qu’est-ce qui est amené à le remplacer ?

Daesh, Hanouna et le Black Friday. C’est pas forcément dans l’ordre, à toi de voir.

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